André Silver Konan : Où était Gbéléban quand Tiken Jah critiquait Bédié, Guéi et Gbagbo ?

Tiken Jah Fakoly et André Silver Konan
La notabilité de Gbéléban, lors de la rencontre avec les responsables du RDR

 : Où était Gbéléban quand critiquait Bédié, Guéi et Gbagbo ? Lire le coup de gueule du journaliste-écrivain et analyste politique ivoirien.

Résumons. Tiken Jah Fakoly, natif de Gbéléban (ce qu’on vient d’ailleurs de découvrir, jusque-là, on se contentait de savoir globalement qu’il venait d’Odienné), village de la mère du président, est recadré aussi bien par la notabilité de cette nouvelle ville, que par un ancien ministre, vice-président du RDR, natif d’Odienné. Le seul tort de Tiken Jah : avoir osé (l’expression n’est pas de moi) critiquer Alassane Ouattara.

C’est cette façon de faire de la politique qui me fait franchement vomir et fait la honte de nous, jeunes (plus tellement) intellectuels africains, au 21è siècle. Cette pitoyable indignation à géométrie variable, à la limite du ridicule, devenue le propre d’une catégorie de citoyens aux réflexes tribaux, pour qui toutes les critiques, y compris les plus violentes voire injurieuses, sont bonnes seulement quand elles touchent les autres, ceux qu’ils identifient comme leurs adversaires (ou ennemis, c’est selon) politiques.

« où étaient les notables de Gbéléban, quand Tiken Jah critiquait Bédié, qui a l’âge de son père ? Où étaient-ils quand l’artiste formulait « des mises en garde » à l’endroit de Guéi et le ? Tiken Jah avait-il une meilleure « éducation » quand il critiquait Gbagbo ? »

Mais il ne faut pas s’y méprendre. Ce réflexe grégaire qui doit prendre fin et qui prendra fin, à force de dénonciation par des consciences démocratiques, n’est pas seulement l’apanage de Gbéléban ou du RDR. Chaque Ivoirien qui continue de choisir son parti politique, selon des critères tribaux, est tenté par ce genre de recadrage obscurantiste.

Bref. Regardons ce que nous dit Gbéléban, peut-être que la notabilité peut avoir dit des choses sensées. « Tout ce que Doumbia Moussa (Fakoly) dit Tiken Jah a dit n’engage que lui. Nous envisageons d’envoyer son grand frère, Doumbia Alassane, député de Gbéléban, le chercher pour que nous puissions lui donner des conseils en famille », a déclaré Koné Issouf, porte-parole de la chefferie traditionnelle de Gbéléban, en présence de responsables du Rassemblement des républicains (RDR, parti présidentiel).

André Silver Konan Gbéléban Tiken Jah

Je retiens trois choses, sinon quatre, dans cette brève déclaration de la chefferie et hélas, aucune n’est sensée. D’un: la notabilité se sent obligée de se désolidariser de ce que Tiken Jah a dit. Ceci est une vaine précaution, l’artiste, 50 ans en juin prochain, ne prend pas la permission de quiconque, avant de parler.

De deux, la notabilité utilise la stratégie de la pression et du chantage : on lui rappelle que son aîné est député de Gbéléban, circonscription parfaitement taillée sur mesure (la plus petite de Côte d’Ivoire) en 2011; au cas où il l’ignorait et on le pré-culpabilise pour les futurs ennuis politiques que cet aîné pourrait avoir, s’il refuse de se faire envoyer. Autrement, les notables auraient pu trouver une personne parmi eux, ou un cadre du village, mais pas le député et le député seulement.

De trois, la notabilité veut donner des conseils à Tiken Jah, sous-entendu, il a mal fait de porter des critiques à l’endroit du président Alassane Ouattara. Imaginez le tollé que cela aurait soulevé si des notables de Daloa avaient tenu de tels propos à l’endroit de Billy Billy, quand Laurent Gbagbo était au pouvoir ou que la chefferie traditionnelle du Sanwi avait voulu ainsi recadrer Serge Kassy, du temps de Félix Houphouët-Boigny. Cette sortie est une sacrée honte.

Enfin, je pense qu’il n’est pas utile de parler de la quatrième chose, le fait qu’il n’est pas sûr que cette même notabilité ait tenu ce même discours, si seulement elle daignait recevoir une délégation du Front populaire ivoirien (FPI) ou du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), elle qui est censée être au-dessus de la mêlée politique.

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A présent, regardons de près, la réponse qu’a donné Souleymane Coty Diakité. « On peut tout dire, mais avec la manière. Tiken Jah ose dire que si Alassane se présente pour un 3e mandat, il le trouvera sur son chemin. Disons que notre éducation ne cautionne pas une telle manière de parler à un aîné. Il peut ne pas être d’accord avec certaines pratiques ou certaines décisions comme l’élection des sénateurs, mais il ne devrait pas formuler des mise en garde à l’endroit du président de la République. Je promets de rendre compte au président de la République, de la position des populations de Gbéléban, par rapport à cette affaire ».

Venant d’un intellectuel que je continue de respecter, je voudrais mettre cela au compte du dérapage passager. Tout le monde commet des erreurs, passons donc… Mais laissez-moi finir cette réflexion avec des questions simples : où étaient les notables de Gbéléban, quand Tiken Jah critiquait Henri Konan Bédié, qui est plus que son « aîné » ? Où étaient-ils quand l’artiste formulait « des mises en garde » à l’endroit du Général Robert Guéi et le sommait de quitter le pouvoir ? Tiken Jah avait-il une meilleure « éducation » quand il critiquait Gbagbo ?

Mamadou Touré, porte-parole du RDR, qui a entrepris de recadrer ceux qui s’attaquent à Tiken Jah, devrait peut-être faire un tour à Gbéléban et expliquer à ces sages notables que nous sommes au 21è siècle. Au passage, il pourrait s’arrêter au domicile de son aîné, le PCA Souleymane Coty Diakité… Je répète : élevons le niveau du débat politique !

André Silver Konan

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