Voici le rapport de la Banque mondiale sur la Côte d’Ivoire 2018

Le rapport de la Banque mondiale sur la Côte d’Ivoire 2018 s’interroge sur comment le pays pourrait rattraper son retard technologique. En effet, malgré les progrès réalisés depuis la sortie de crise en 2011, la majorité des entreprises ivoiriennes restent aujourd’hui moins productives que leurs concurrentes dans les pays émergents tels que le Maroc, la Chine, ou l’Indonésie. Pour la plupart, elles n’utilisent pas des technologies modernes et n’investissent pratiquement pas dans la recherche et l’innovation, moitié moins que la moyenne observée dans les autres pays africains selon la Banque mondiale.

Dans la tradition des précédents rapports, plusieurs propositions sont avancées pour motiver le débat et, espérons-le, la prise d’actions par les décideurs politiques ivoiriens. L’idée repose sur trois actions complémentaires qui se renforceront au cours du temps.

La première action est d’encourager la diffusion des nouvelles technologies avec une ouverture vers l’extérieur, notamment à travers des partenariats « intelligents » avec des entreprises étrangères.

La deuxième action porte sur le renforcement des capacités locales car l’adoption, et surtout l’adaptation des nouvelles technologies, va nécessiter encore plus de compétences de la part des entrepreneurs et de la main d’œuvre dans le pays.

Enfin, la troisième et dernière action est de renforcer la connectivité tant physique que virtuelle car l’innovation s’accélère avec l’échange de biens, de services, de personnes et surtout d’idées.

Cette triple stratégie n’est pas nouvelle-elle se retrouve derrière le succès de la technologie des transferts d’argent (M-PESA) par la téléphonie mobile qui a été importée par Vodafone au Kenya, puis développée par les talents locaux et la qualité du réseau de connectivité pour aujourd’hui s’étendre à presque l’ensemble du continent africain. Pour la Côte d’Ivoire, cette stratégie s’impose avec un sentiment d’urgence car le pays souffre d’un retard tant dans son ouverture vers l’extérieur (les poids des flux commerciaux et d’investissements étrangers sont restés les mêmes dans le revenu national depuis la sortie de crise) que dans le développement de son capital humain et de son réseau logistique.

Cette urgence est sans nul doute accentuée par le besoin pour le pays d’infléchir sa stratégie de développement économique, qui se doit de reposer davantage sur son secteur privé. Si la Côte d’Ivoire a encore enregistré un taux de croissance parmi les plus élevés du monde en 2017, cette performance s’explique en grande partie par l’efficacité de sa politique budgétaire, y compris son programme d’investissement et ses grands travaux en infrastructure, et des facteurs exogènes comme des termes de l’échange et des conditions climatiques favorables. Pour conforter cette rapide croissance tout en la rendant plus inclusive, le pays aura besoin d’entreprises plus performantes, produisant plus et mieux, et qui vont créer les emplois productifs dont la jeunesse ivoirienne a tant besoin.

Directeur des Opérations pour

la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Burkina Faso et le Togo

 

34. Liste des abréviations

ASDI :                            Acompte Sur Divers Impôts

BCEAO :           Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest

BHCI :                           Banque de l’Habitat de Côte d’Ivoire

C2D :                             Contrat de désendettement et de développement

CNCE :                          Caisse National des Caisses d’Epargne

CPIA :                            Country Policies and Institutional Assessment ou Evaluation des Politiques et Institutions nationales

VODACOM :              Entreprise Sud-Africaine de téléphonie mobile

Euro :                           Monnaie de l’Union européenne

FCFA :                          Franc de la Communauté Financière Africaine

FMI :                             Fonds Monétaire International

GVC :                            Global Value Chain

HD :                               Développement Humain

PPTE :                          Pays Pauvres Très Endettés

IDE :                              Investissements Directs Etrangers

IFC :                              International Finance Corporation ou Société Financière Internationale

IPC :                              Indice des Prix à la Consommation

VC :                     Vitesse de Convergence

V4C :                             Projet Vision pour le changement

PIB :                              Produit Intérieur Brut

PND :                            Plan National de Développement

PPP :                             Partenariat Public-Privé

PVAM:                           Programme des Ventes Anticipées à la Moyenne

TDE :                             Termes De l’Echange

TVA :                             Taxe sur la Valeur Ajoutée

UEMOA:            Union Economique et Monétaire Ouest Africaine

US$ :                              Dollar des Etats-Unis d’Amérique

WDI :                            World Development Indicators

 

33. Remerciements

Ce rapport a été préparé par Jacques Morisset, avec des contributions d’Amina Coulibaly et d’Andréa Coppola. Camilo Amezquita de IFC a préparé la note sur le marché du cacao (Cocoa Prices Perspectives and Related Challenges in the Global Value Chain (GVC)) qui a servi aux analyses présentées dans ce rapport.

Gertrude Tah et Joseph Anoh ont aidé au formatage du rapport. Ont également contribué aux préparatifs de dissémination Marie-Ange Memel, Elena Queyranne, Erick Rabemananoro, respectivement des unités de communication des bureaux d’Abidjan et de Washington.

L’équipe remercie Fiseha Haile pour son étude « Structural Change in West Africa: A Tale of Gain and Loss », qui a inspiré plusieurs résultats présentés dans la seconde partie de ce rapport.

Elle voudrait exprimer sa gratitude à Christine Richaud, Jean-Pierre Chauffour, Souleymane Coulibaly, Jose Lopez Calix et l’équipe du FMI travaillant sur la Côte d’Ivoire pour la perspicacité de leurs commentaires.

Les rédacteurs du rapport ont également bénéficié des conseils et des encouragements de Pierre Laporte et Lars Moller.

 

32. Messages principaux

Tous ceux qui ont visité un pays d’Asie de l’Est ont vite compris que l’émergence économique est avant tout un phénomène technologique.

Le visiteur ne peut être qu’impressionné par la capacité des entreprises de ces pays à assimiler, puis adapter les nouveaux outils technologiques aux activités aussi diverses que le transport, la communication, ou les industries manufacturières. Ces pays ne sont sans doute pas encore à la pointe de la recherche et de l’innovation, mais ils ont réussi à mettre en place une dynamique de rattrapage technologique.

Au-delà de ces exemples, la théorie économique a depuis longtemps mis en évidence le rôle central de l’innovation technologique dans le processus de développement d’un pays. Or, la vaste majorité des entreprises qui opèrent sur le continent africain demeure en retard au niveau technologique, ce qui nuit à leur productivité et donc à leur essor. En Côte d’Ivoire, la productivité du travail et du capital d’une entreprise est généralement trois à quatre fois inférieure à celle d’une entreprise en Indonésie, au Maroc ou en Chine. Comparer le port de Singapour avec celui d’Abidjan en est une bonne illustration.

Après avoir analysé les développements récents de l’économie ivoirienne ainsi que ses perspectives pour le court et moyen termes, ce sixième rapport sur la situation économique en Côte d’Ivoire s’intéresse aux moyens qui lui permettrait de rattraper son retard technologique. Si le pays a retrouvé une trajectoire de forte croissance après plus d’une décennie d’instabilité politique, son objectif de devenir un pays émergent ne pourra être atteint sans des entreprises plus performantes, puisqu’elles sont le principal employeur du pays et génèrent l’essentiel de ses revenus.

L’Etat de santé de l’économie ivoirienne Avec un taux de croissance qui devrait se maintenir autour de 7,6 % en 2017, la Côte d’Ivoire continue d’être une des économies les plus dynamiques d’Afrique, voire même du monde. Les effets de rattrapage qui avaient joué à la sortie de crise s’étant dissipés, cette bonne performance s’explique par le rebond de l’agriculture aidée par une pluviométrie favorable et des prix à la hausse. Elle démontre aussi la résilience de la Côte d’Ivoire aux chocs internes et externes. Le climat politique et social qui s’était détérioré au premier semestre de l’année, suite aux revendications de certains militaires et fonctionnaires, s’est apaisé et la forte chute des cours du cacao a été compensée par une excellente récolte.

Les principales variables monétaires et financières ont poursuivi leur trajectoire de ces dernières années. Le taux d’inflation s’est maintenu autour de 1% sur une base annuelle, grâce à la politique monétaire prudente de la BCEAO. Les crédits à l’économie se sont accrus d’environ 14 % ce qui reflète la forte demande du secteur privé et un début de diversification des banques vers les petites et moyennes entreprises. Le système financier demeure stable avec le respect des normes communautaires et un taux de crédits non performants autour de 8%.

Si le déficit du compte courant s’est stabilisé à environ 1 % du PIB, cela masque des évolutions significatives. La hausse de 20 % des exportations reflète l’augmentation des prix agricoles et les bonnes récoltes. Les importations sont restées relativement stables, même si la hausse des achats de pétrole a été compensée par la baisse des biens d’équipement et intermédiaires.

L’afflux des capitaux extérieurs a financé le déficit du compte courant, notamment les emprunts de l’État sur le marché international, si bien que les réserves internationales se sont sensiblement accrues.

La situation budgétaire de l’État reste maîtrisée, même si son déficit a augmenté de 4 % du PIB en 2016 à 4,5 % en 2017. Plusieurs facteurs expliquent cette détérioration. Tout d’abord, le gouvernement a dû intégrer les dépenses supplémentaires accordées pour répondre aux revendications de certains groupes dans l’armée et dans le secteur public. Ensuite, les autorités ont choisi d’absorber la hausse du prix du pétrole ainsi que la baisse du cours du cacao sur les marchés internationaux en réduisant la fiscalité sur ces produits plutôt qu’en répercutant ces variations sur les prix à la pompe et les prix aux producteurs de fèves de cacao. La politique budgétaire a été ainsi mobilisée en 2017 pour soutenir les producteurs de cacao et les transporteurs/automobilistes afin d’apaiser le climat social.

Afin de compenser ces nouvelles dépenses, les autorités ont réalisé des économies budgétaires en cours d’année. Les dépenses d’investissement ont été réduites par rapport au budget voté.

Et les autorités ont aussi réussi à accroître le recouvrement de certains impôts, en particulier de l’impôt sur les sociétés.

Deux initiatives ont contribué à réduire les risques budgétaires et à améliorer la gestion publique dans deux secteurs stratégiques pour le pays.

Premièrement, le Gouvernement s’est engagé à mieux s’acquitter de ses factures d’électricité dans le cadre d’un plan d’assainissement visant à réduire le déficit de ce secteur.

Deuxièmement, un audit financier de certaines opérations sur le marché du cacao a montré l’existence de nombreuses irrégularités. Leur correction devrait améliorer le fonctionnement de ce marché. Ces deux initiatives constituent un signal positif qui devrait encourager les investissements de la part du secteur privé.

Le financement du déficit budgétaire a été assuré par les aides concessionnelles et des emprunts non concessionnels. Alors que le Gouvernement avait plutôt utilisé le marché régional en 2016, il a eu cette année recours aux marchés internationaux, comme en 2015. L’émission d’euro bonds en juin 2017, pour un montant net de 1,2 milliard de dollars, a été un franc succès avec une demande qui a été 4 fois supérieure à  ce montant et un rendement inférieur à celui qui avait prévalu lors de l’émission précédente en 2015. Une partie de ces obligations ont été libellées en Euro, limitant le risque de change pour le pays. Par contre, le niveau de la dette publique a augmenté en passant de 47 % du PIB en 2016 à plus de 50 % en 2017.

Les perspectives de court et moyen termes demeurent encourageantes pour la Côte d’Ivoire. Le taux de croissance du PIB devrait atteindre 7 % en 2018 et 2019. Les services modernes tels que la communication, la finance et le transport devraient continuer de soutenir l’économie ivoirienne. La construction devrait également continuer de croître à un rythme soutenu. Tous ces secteurs devraient profiter de l’urbanisation rapide du pays et du progrès économique. L’industrie devrait progresser grâce à l’essor de l’industrie alimentaire.

La contribution de l’agriculture devrait être comparable aux années précédentes même si elle reste tributaire des conditions climatiques.

Les prix, la monnaie et le crédit devraient poursuivre leur trajectoire actuelle. Quant au déficit du compte courant, il devrait se stabiliser autour de 2 % du PIB, tout en restant vulnérable aux changements des termes de l’échange et aux conditions climatiques.

L’ajustement budgétaire prévu en 2018 et 2019 constitue un volet central de la politique économique du gouvernement. Il vise à préserver la soutenabilité de la dette et atteindre la cible fixée au sein de l’UEMOA. Le déficit budgétaire devrait baisser de 4,5 % du PIB en 2017 à 3,0 % du PIB en 2019. Cet ajustement reposerait sur une hausse des recettes (environ 0,8 % du PIB) et une réduction des dépenses courantes qui devraient revenir à leur niveau (en % du PIB) de 2016 (c’est-à-dire sans les dépenses sécuritaires de 2017). Cette stratégie requiert d’améliorer l’efficience de la dépense publique afin que l’État puisse atteindre ses objectifs ambitieux en termes d’infrastructures et de services sociaux, sans dépenser plus. La marge de progression semble importante tant dans la gestion de l’investissement public que dans la fourniture de services publics dans les domaines de l’éducation et de la santé.

La Côte d’Ivoire a jusqu’ici pu bénéficier de termes de l’échange et de conditions climatiques généralement favorables au cours de ces dernières années, à l’inverse de la majorité des pays africains. Mais l’économie ivoirienne reste vulnérable à des risques externes tels que les fluctuations des cours des matières agricoles et minières, les conditions climatiques, les risques sécuritaires mondiaux et régionaux ainsi qu’un resserrement des marchés financiers régionaux et internationaux.

Sur le plan interne, les prochaines élections présidentielles prévues en 2020 peuvent créer des incertitudes, voire une certaine instabilité, qui pourraient freiner l’investissement privé.

L’État pourrait être tenté de dépenser plus pour soutenir l’activité économique et assurer la paix sociale et politique. Le Gouvernement devra aussi réussir à augmenter ses recettes tout en contrôlant ses dépenses afin d’éviter de s’endetter davantage, alors que la soutenabilité de la dette publique s’est détériorée comme l’a souligné la récente analyse conjointe du Fonds Monétaire Internationale (FMI) et de la Banque mondiale.

Fin 2017, la Côte d’Ivoire continue d’être classée comme un pays avec un risque modéré de surendettement. Toutefois, le pays paraît plus vulnérable à un ralentissement de la croissance, à une hausse des taux d’intérêt ou à une détérioration de sa situation budgétaire, du fait de la hausse constante de son endettement au cours des dernières années. Ce risque est plus élevé si l’on prend en compte l’endettement des entreprises publiques, notamment dans le secteur énergétique. Les risques contingents liés à certaines banques publiques (en phase de restructuration) et aux programmes de partenariats privé-public sont aussi à prendre en compte.

 

31. Comment accélérer la transformation économique de la Côte d’Ivoire ?

Depuis la sortie de crise en 2012, la performance de l’économie ivoirienne été remarquable avec un taux de croissance par habitant supérieur à 5 % par an. Malgré cette embellie, le niveau actuel du revenu par habitant reste aujourd’hui inférieur à celui du début des années 1980 et il vient juste de rattraper celui atteint en 1990.

Si les évènements politiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire expliquent en grande partie cette relative stagnation des revenus, elle ne saurait tout expliquer.

L’examen des facteurs de croissance économique pendant la période 2002 et 2014 montre que si les Ivoiriens ont travaillé plus, ils n’ont pas forcement travaillé mieux. Le taux d’emploi a en effet fortement augmenté (même plus vite que la croissance démographique), alors que les revenus n’ont pas suivi la même évolution positive et ce pour au moins deux raisons. La première est que la productivité du travail au sein des principaux secteurs d’activités n’a que faiblement augmenté pendant cette période –elle a même diminué en moyenne dans l’agriculture.

La seconde raison est que si les Ivoiriens ont quitté les secteurs faiblement productifs vers ceux à plus forte productivité, ce mouvement n’a été que partiel et progressif. À titre de comparaison, en Asie de l’Est, les gains de productivité intersectorielle ont été 3 à 5 fois plus rapides, alors que la transformation structurelle générée par la mobilité des travailleurs a contribué à 2 % de croissance chaque année contre seulement 0,5 % en Côte d’Ivoire.

La productivité du travail au sein de l’économie ivoirienne a augmenté depuis 2012, de l’ordre de 4-5 % par an, mais les entreprises demeurent en retard par rapport à la frontière de production atteinte par les pays émergents. Ce retard existe tant au niveau de la productivité du travail que du capital, ainsi que dans presque tous les secteurs de l’économie. Seules quelques niches de productivité sont apparues, comme la téléphonie mobile et les transferts d’argent.

Afin de rattraper son retard, la Côte d’Ivoire doit améliorer son cadre économique et institutionnel. Selon l’économiste D. Rodrik, une telle amélioration du cadre d’ensemble dans lequel les entreprises opèrent peut accélérer la vitesse de convergence du pays en direction des économies pays plus avancées en rendant le secteur privé plus efficient. Ce mouvement est déjà en marche en Côte d’Ivoire puisque son score dans l’exercice de l’évaluation des politiques et institutions nationales (CPIA -Country Policies and Institutional Assessment) a augmenté de 2,7 en 2010 à 3,4 en 2017 – la plus forte progression des pays en développement telle que mesurée par la Banque mondiale au cours des 10 dernières années. Cette progression traduit les efforts entrepris par les autorités ivoiriennes pour améliorer les conditions macroéconomiques, structurelles, institutionnelles et juridiques dans le pays. Mais ces progrès n’auront qu’un impact à moyen terme car l’effet sur la productivité des entreprises est généralement lent.

La vitesse de convergence de la Côte d’Ivoire peut s’accélérer si elle adopte et adapte les nouvelles technologies, par le biais d’un rattrapage technologique ou d’une convergence non-conditionnelle, à savoir qui n’est pas forcément liée aux conditions qui prévalent dans le pays. Peu de pays ont réussi ce rattrapage sans avoir privilégié l’ouverture vers l’extérieur à travers les investissements étrangers et les exportations. Ces deux vecteurs favorisent en effet les transferts de technologie et de compétences car la vaste majorité des nouvelles technologies, y compris celles qui peuvent façonner l’Afrique de demain, sont souvent développées par la propriété d’entreprises de pays avancés. La recherche de partenariat doit donc devenir une priorité.

Le Plan National de Développement (PND) de la Côte d’Ivoire a pour priorité d’accroître les Investissements Directs Etrangers (IDE) et les exportations. Si quelques initiatives concrètes ont été lancées, notamment dans le secteur de la transformation agro-alimentaire, cette stratégie n’a pas encore décollé. Le poids des IDE et des exportations dans le PIB est resté stable au cours des dernières années. Seules 3 % des entreprises ivoiriennes utilisent des licences technologiques importées contre plus de 15 % dans le reste de l’Afrique selon la Banque mondiale. En outre, les entreprises ivoiriennes dépensent moitié moins en recherche et innovation que leurs homologues africaines.

Pour réussir, la Côte d’Ivoire doit non seulement s’ouvrir vers l’extérieur mais aussi renforcer les compétences de sa main-d’œuvre ainsi que la connectivité au sein de son économie. Ces deux derniers facteurs jouent un rôle essentiel dans la diffusion et l’adaptation des nouvelles technologies importées au sein du tissu économique local. Ce modèle de diffusion de la technologie a d’ailleurs été suivi par de nombreux pays en Asie et plus récemment en Afrique, comme le Rwanda et l’Éthiopie. Au risque de paraphraser un haut fonctionnaire malaysien, « l’apport des investissements étrangers et des exportations est proportionnel à leur capacité à former des travailleurs et entrepreneurs locaux, qui vont à leur tour former d’autres travailleurs et entrepreneurs ». Une bonne connectivité est aussi essentielle aux échanges de produits, services, personnes et idées.

Ce rapport propose une stratégie autour de trois axes complémentaires qui contribueront à générer un cercle vertueux permettant à la Côte d’Ivoire de rattraper son retard technologique et de converger plus rapidement vers les pays les plus avancés :

  • Premier axe : une politique d’ouverture doit être définie sur la base des avantages comparatifs du pays. Une liste indicative de produits potentiels est proposée sur la base de la théorie des avantages comparatifs révélés et celle de l’espace-produits. Ces industries peuvent potentiellement attirer des investisseurs étrangers et se tourner vers l’exportation afin de bénéficier de transferts technologiques et de compétences, qui font encore cruellement défaut à la Côte d’Ivoire.
  • Deuxième axe : La capacité d’assimiler, adapter et faire fructifier un nouvel outil technologique va en grande partie dépendre des compétences disponibles dans le pays. Malheureusement, le retard de la Côte d’Ivoire en termes de développement du capital humain constitue un frein. Si la réforme du système éducatif est indispensable, elle doit s’accompagner de partenariats de formation avec les entreprises privées, en particulier étrangères, et les Ivoiriens de l’étranger. Ici, l’ouverture servirait à renforcer les compétences locales, qui elles-mêmes renforceraient l’ouverture.
  • Troisième axe : Une bonne connectivité facilite les échanges et agrandit la taille du marché, générant des économies d’échelle qui sont souvent indispensables à l’établissement d’entreprises étrangères et au développement d’activités d’exportation. Cela nécessite d’abaisser les coûts de transports physiques et virtuels mais aussi de réduire les distances, à travers le processus d’urbanisation par exemple. Les priorités sont d’améliorer la performance des ports ivoiriens (ainsi que leurs connexions annexes), de réduire les coûts associés à l’usage des outils de téléphonie mobile et internet (1,5 à 3 fois plus chers qu’au Ghana par exemple) et de mieux gérer le processus d’urbanisation en augmentant la densité économique au sein des villes tout en maîtrisant les coûts de congestion.

30. Partie 1 : l’état de santé de l’économie ivoirienne

  • L’économie ivoirienne a continué de croître à 7,6% en 2017 – un taux proche de celui observé lors de ces dernières années, et l’un des plus rapides du continent voire même du monde, grâce au rebond de son agriculture et la bonne gestion de plusieurs chocs.
  • Si les principaux signaux sont au vert, la situation budgétaire s’est toutefois dégradée avec un accroissement du déficit budgétaire en partie provoqué par une hausse des dépenses sécuritaires et l’adoption de mesures de politique économique qui ont cherché à atténuer l’impact des variations du prix du cacao et du pétrole sur la population locale.
  • Les perspectives restent favorables avec un taux de croissance du PIB qui devrait se situer autour de 7% et le maintien des équilibres tant externe que budgétaire au cours des deux ou trois prochaines années.
  • Afin que le pays puisse rester sur un sentier de croissance équilibrée et soutenable, le Gouvernement devra procéder à un ajustement budgétaire de l’ordre de 1,5% du PIB en deux ans, ce qui lui imposera une plus forte mobilisation de ses recettes et une maîtrise accrue de ses dépenses pendant une période qui précèdera les prochaines élections présidentielles en 2020.
  • En raison de l’ajustement budgétaire, le Gouvernement devra améliorer l’efficience de ses dépenses et, surtout, mettre en place les conditions qui devraient permettre au secteur privé d’accroitre sa contribution à la croissance économique en Côte d’Ivoire.

L’année 2017 a été bonne pour l’économie ivoirienne qui a continué à s’accroitre à un rythme d’environ 7,6%. Cette performance a été réussie grâce à la maitrise des politiques économiques mais aussi par le rebond du secteur agricole aidé par la hausse des prix internationaux de la plupart des produits d’exportation du pays (à la notable exception du cacao) et une bonne pluviométrie.

Toutefois, la situation budgétaire de l’Etat s’est quelque peu dégradée, notamment en raison des dépenses nécessaires pour apaiser les revendications monétaires de plusieurs groupes sociaux qui avaient éclaté lors du premier semestre 2017. L’Etat a dû accroitre ses emprunts sur les marchés extérieurs, réduisant ainsi son espace budgétaire.

En regardant de l’avant, les perspectives restent favorables mais les évènements récents indiquent qu’un changement de stratégie devra s’opérer. La réduction de l’espace budgétaire de l’Etat impose un ajustement des comptes de l’Etat afin préserver la soutenabilité du cadre macroéconomique et budgétaire du pays. Cet ajustement, de l’ordre de 1,5% du PIB en deux ans, empêchera l’Etat de poursuivre une politique expansive, qui devra alors percevoir plus de recettes et dépenser moins. Surtout, elle met en évidence que l’avenir de l’économie ivoirienne dépendra de la performance de son secteur privé, qui devra devenir le principal moteur de croissance économique.

C’est dans cet esprit que la seconde partie de ce rapport s’intéressera à la question de comment accélérer la transformation économique du pays, notamment en améliorant la productivité des entreprises par le rattrapage technologique.

Cette première partie est organisée de la manière suivante : elle commence par un rappel des développements récents puis poursuit par une analyse des perspectives à court et moyen termes de l’économie ivoirienne. Elle conclut en mettant en évidence le rôle accru que devra jouer le secteur privé dans les prochaines années.

29. Les développements récents

1.1.1. Une croissance toujours robuste, aidée par la bonne performance de l’agriculture

La croissance du PIB en Côte d’Ivoire est estimée atteindre 7,6% en 2017, ce qui est légèrement au-dessous de sa moyenne historique depuis 2012.1

Ce taux reste remarquable dans une perspective tant régionale que mondiale. La Côte d’Ivoire est en effet deuxième et quatrième dans le classement des pays avec un taux de croissance du PIB les plus rapides, respectivement en Afrique sub-saharienne et dans le monde. Ce classement est légèrement moins flatteur lorsqu’est considéré le taux de croissance du revenu par habitant, en raison de la croissance démographique élevée du pays (environ 2,5% par an). Toutefois, avec une expansion rapide de son économie pendant au moins 5 ans, la Côte d’Ivoire se rapproche des critères proposés dans la littérature économique pour définir un épisode prolongé de croissance économique accélérée. Ces épisodes n’ont pas été si nombreux en Afrique sub-Saharienne au cours des dernières décennies.2

Graphique 1 : La croissance rapide du PIB de la Côte d’Ivoire depuis 2012

Si les facteurs de croissance sont restés approximativement les mêmes qu’au cours des dernières années, il y a deux phénomènes qu’il convient de faire ressortir d’emblée. Le premier est le rôle joué par l’agriculture. En 2017, la croissance du secteur agricole a atteint presque 10% (avec une forte progression des produits d’exportation estimée à 14%), tirant par conséquent le taux de croissance de l’économie vers le haut en raison du poids de ce secteur (comptant pour environ ¼ du PIB). Sa contribution à la croissance totale du pays a été environ égale à 1,7%, alors qu’elle avait été négative (-0,2%) en 2016.

Cette bonne performance est surtout liée à la bonne pluviométrie qui a engendré une récolte exceptionnelle en 2017 (cf. tableau 1). Par exemple, la production de coton s’est redressée en 2016/17, en hausse de 5,3% par rapport à la campagne précédente (2015/16). Cette performance a porté le pays à la 4ème place parmi les pays africains producteurs de coton. La production de noix de cajou a également augmenté d’environ 3%, avec une production totale de 666 800 tonnes, ce qui a permis au pays de conserver sa position de premier producteur mondial avec près d’un quart de la production mondiale. En ce qui concerne les cultures vivrières, la production de tubercules et de céréales a augmenté de 8,6% et 5,3%, grâce aux bonnes précipitations et à la fourniture de semences améliorées, alors que la production de riz s’est réduite de 5% par rapport à 2016, même si elle reste supérieure aux valeurs enregistrées pendant la période 2012-15.

 

28. Tableau 1 : La récolte exceptionnelle en 2017 en milliers de tonnes

 

Le deuxième phénomène a été l’influence réduite des chocs sur la marche de l’économie ivoirienne par rapport à ce qui avait été prévu il y a quelques mois. Au début de l’année, la Côte d’Ivoire était au milieu de deux chocs majeurs : les incertitudes politiques dues aux revendications financières de certains militaires et d’une partie de la Fonction publique, et la baisse brutale du prix du cacao. Ces deux chocs se sont avérés moins graves que prévu. Sur un plan intérieur, les autorités sont parvenues à des accords avec les mutins et les syndicats de la Fonction publique ; ce qui a contribué à apaiser le climat social (même si les coûts budgétaires ne sont pas anodins comme décrits dans la prochaine section). Au niveau du cacao, la baisse du prix a été compensée par une récolte exceptionnelle en 2016/2017, ce qui a permis une hausse des ventes de 21% par rapport à 2016 (encadré). En résumé, la maitrise de ces deux chocs a fortement contribué au maintien de la croissance en 2017.

27. L’explication des chocs sur le marché du cacao

Le secteur cacao pèse de tout son poids sur l’économie ivoirienne, comptant pour environ 10% de son PIB, environ 1/3 de ses exportations et touchant directement et indirectement plus de 4 millions de personnes. Par conséquent, toute variation dans les prix de ce produit ou dans les volumes de production a des conséquences majeures pour l’ensemble du pays.

Depuis le début de l’année 2016, le prix du cacao a souffert d’une chute brutale sur les marchés internationaux. En fait, cette baisse a surtout pris place en 2016 (-33.6%) pour se stabiliser en 2017 (+4.1%). Dans une perspective historique, les prix actuels sont plus bas que pendant la période 2012-15 mais plus élevés que ceux qui prévalaient pendant la majeure partie des années 2000 (graphique). Il faut aussi comprendre que la baisse des prix enregistrée en 2016 s’explique en grande partie par les prévisions de production qui anticipaient une forte hausse des récoltes lors de la campagne 2016/17 en Afrique de l’Ouest. En fait, cette hausse s’est réalisée avec une augmentation de production mondiale de 18%.

L‘examen des causes derrière la hausse de la production indique la prépondérance des bonnes conditions climatiques, suivie par une extension de la production (graphiques).

La combinaison du choc négatif sur les prix et du choc positif sur les volumes de production – qui sont en fait en grande partie reliés explique que l’économie de la Côte d’Ivoire n’a été que finalement peu affectée. En effet, la baisse des prix a été plus que compensée par la hausse de la production, ce qui s’est traduit par une hausse des exportations (en valeur) de cacao d’environ 20% au cours des 9 premiers mois de 2017. Une précision est cependant utile, si l’impact moyen a été certainement faible sur l’économie ivoirienne, cela ne veut pas dire que tous les acteurs de la filière ont été épargnés. Par exemple, le prix aux producteurs a été baissé de 1100 FCF/kg à 700 FCFA/kg en mars 2017 ce qui a évidemment provoqué des pertes pour ceux qui n’ont pas pu augmenter leurs récoltes. La marge des intermédiaires s’est aussi réduite au cours des mois, forçant certains à rompre leurs contrats (ce qui a été exacerbé par le comportement spéculatif de certains opérateurs). Les coûts budgétaires de certaines actions menées par l’Etat seront discutés dans la section de ce rapport consacrée à la politique budgétaire.

Au-delà de ces deux phénomènes, les facteurs explicatifs de la croissance ivoirienne sont restés approximativement les mêmes que lors des années précédentes. Du côté de l’offre, les secteurs secondaire et tertiaire ont continué d’être dynamiques en 2017. Dans le secteur secondaire, l’indice de la production industrielle a été tiré par la bonne performance du secteur manufacturier (+ 7%) et la reprise des activités de construction portée par les investissements publics alors que l’industrie extractive a subi une légère baisse. Le secteur des services demeure dynamique grâce à la croissance soutenue du secteur des transports, des finances et du commerce. Le dynamisme de la téléphonie mobile a soutenu la performance du secteur des télécommunications.

Du côté de la demande, la performance combinée du secteur privé, public et externe ont soutenu la croissance en 2017. Toutefois, la contribution du secteur privé s’est affaiblie au cours du temps (notamment de l’investissement privé), alors que celle du secteur public a augmenté sous l’impulsion du programme ambitieux d’investissements publics. La contribution nette du secteur extérieur est estimée plus importante en 2017 que pendant les années précédentes en raison de la hausse plus rapide des exportations que celles des importations. Cette combinaison semble suggérer que les investisseurs privés pourraient commencer à s’essouffler alors que le Gouvernement continue d’être engagé dans sa politique de grands travaux.

 

26. Graphique 2 : Les facteurs explicatifs de la croissance de l’offre et de la demande

11.2 Le secteur externe : une stabilité qui n’est qu’apparente

La situation extérieure de la Côte d’Ivoire est restée approximativement la même en 2017 qu’en 2016, avec un déficit de la balance en compte courant prévu autour de 1% du PIB (Graphique 3). Le déficit de la balance en compte courant a été financé relativement par une combinaison d’investissements directs étrangers, d’aide et d’emprunts sur les marchés financiers de la part du secteur public. Si tous ces afflux de capitaux étrangers ont augmenté entre 2016 et 2017, la véritable différence a été l’émission d’Euro bonds par le Gouvernement qui a permis à la fois de rééchelonner une partie de la dette existante et d’accroître le niveau des réserves, après une légère baisse de ces dernières en 2016.

Cette apparente stabilité dans le déficit du compte courant masque plusieurs mouvements qui méritent d’être passés en revue. Le premier est que les termes de l’échange (TDE) se sont améliorés d’environ 6-10% sur les 9 premiers mois de 2017, dans la lignée de la tendance observée depuis la sortie de crise en 2012. Cette amélioration a pris place malgré la baisse du prix du cacao (-27%) car pratiquement tous les prix des autres produits d’exportations de la Côte d’Ivoire ont augmenté y compris le coton (+10%), l’huile de palme (+7%), et l’anacarde (+25%). Simultanément, les prix des importations sont restés approximativement à leur même niveau (+2%). Cette amélioration des termes de l’échange rappelle que la Côte d’Ivoire a été un des rares pays africains épargnés par un choc négatif sur sa balance commerciale pendant ces dernières années. A titre de comparaison, le Ghana a été percuté par une baisse de 25% de ses termes de l’échange entre 2012 et 2017.

25. Graphique 3: Le déficit du compte courant et son financement

 

Le deuxième mouvement, en partie lié au premier, est que les exportations agricoles ont augmenté d’environ 20% en valeur pendant les 10 premiers mois de l’année par rapport à la même période en 2016 (Tableau 2). Cette forte hausse est l’effet conjoint de l’augmentation des prix sur les marchés internationaux et des récoltes excellentes dues aux bonnes conditions climatiques. Tous les produits agricoles, à l’exception du café et du bois en grumes, ont vu leurs ventes à l’étranger augmenter. La progression de la valeur des exportations de fèves de cacao mérite d’être soulignée (+22%) car elle montre bien que la baisse des prix a été plus que compensée par la croissance des volumes, même si la valeur du cacao transformé a faiblement baissé (-3.6%).

Le troisième mouvement est que si la valeur des importations est restée relativement stable, leur composition s’est modifiée (tableau 3). Les importations de biens de consommation ont fortement augmenté (+17.2%), sous l’impulsion des produits pétroliers (+228.1%) et certains produits alimentaires (+9.8%). Par contre, les importations de biens intermédiaires et de biens d’équipements ont chuté de 10% et de 19.7%. Si cette chute se prolongeait, elle laisserait présager une baisse de l’investissement, dans la mesure où les biens d’équipements importés comptent pour une grande partie des efforts de modernisation des entreprises. Cette baisse reflèterait le manque de dynamisme du secteur, qui après le rebond de 2012, n’a pas augmenté son taux d’investissement (en % du PIB) au cours des dernières années (cette question est examinée avec plus de détail dans la conclusion de cette première partie).

24. 1.1.3 Prix, monnaie et crédits sont restés sur leur trajectoire historique récente

En 2017, l’inflation est restée faible à environ 1% (graphique 4). Toutes ses composantes ont été maîtrisées, y compris les prix des denrées alimentaires, grâce aux bonnes conditions climatiques et au programme de relance agricole qui ont stimulé la production et ainsi limité le risque de hausse des prix alimentaires. Il est à noter que le Gouvernement est intervenu à travers une politique de plafonnement des prix et marges en imposant des prix maximums pour un certain nombre de produits de première nécessité (le riz, l’huile, le ciment, etc.). 3 La hausse du prix du pétrole importé n’a aussi été que faiblement répercutée sur le prix local du carburant en ne procédant qu’à des ajustements minimes en octobre et décembre 2017.

23. Graphique 4 : Le taux d’inflation et ses composantes en 2017

 

La politique monétaire, menée au niveau régional par la BCEAO, est restée prudente de manière à garder l’inflation en ligne de celle de la zone Euro, et ainsi éviter des pressions sur le taux de change réel. La masse monétaire s’est accrue d’environ 10%, légèrement au-dessus du taux de croissance de l’économie ce qui a permis de préserver la stabilité des prix. La croissance monétaire a été portée par l’expansion du crédit et par une légère augmentation des avoirs extérieurs au sein du système financier entre 2016 et 2017.

Le crédit à l’économie a augmenté de 14%, ce qui est rapide mais pas autant qu’en 2014-15 quand cette expansion avait dépassé 30%. La demande de la part du secteur privé reste solide, alors que le crédit accordé au secteur public s’est ralenti suite au changement de la politique monétaire en décembre 2016 qui a resserré les conditions de refinancement pour les banques commerciales. Une forte augmentation des crédits à l’exportation dans le secteur primaire ainsi qu’à la consommation a contribué à la performance du crédit à l’économie. En effet, les crédits à la consommation ont augmenté de plus de 16% en 2017 bénéficiant de la hausse de consommation des ménages.

L’état de santé du système financier est relativement solide. Le ratio de fonds propres s’est amélioré à 9,8%. Cependant, le taux de prêts non productifs reste encore élevé à 9,2% ce qui est supérieur à la moyenne au sein de l’UEMOA. Le Gouvernement a fait des progrès dans la restructuration de certaines banques publiques en adoptant un plan de restructuration et de recapitalisation de la Caisse Nationale des Caisses d’Epargne (CNCE) qui a permis la levée de son administration provisoire en octobre 2017. Le Gouvernement a privatisé la Banque de l’Habitat de Côte d’Ivoire (BHCI) compte tenu de ses pertes significatives.

Au niveau de l’inclusion financière, le développement du « mobile banking » progresse en Côte d’Ivoire. Il y a aujourd’hui plus d’Ivoiriens avec un compte bancaire mobile qu’au sein d’une banque commerciale traditionnelle. Les transferts d’argent par téléphonie mobile sont maintenant utilisés de manière courante, avec la Côte d’Ivoire se classant au cinquième rang mondial en termes de la proportion de ménages utilisant ce service.

1.1.4 La politique budgétaire s’affaiblit

La situation budgétaire du Gouvernement s’est détériorée en 2017. Le déficit budgétaire est passé de 2,9% du PIB en 2015, à 4% du PIB en 2016 puis 4,5% en 2017 (graphique 5). La détérioration de la situation budgétaire s’explique par la stagnation des recettes intérieures (autour de 19,5% du PIB), alors que les dépenses publiques ont augmenté plus rapidement (+0,6% du PIB) en raison de dépenses sécuritaires et sociales imprévues.

22. Graphique 5 : L’augmentation du déficit budgétaire et de la dette publique ces dernières années

 

La stagnation des revenus budgétaires se retrouve tant au niveau des recettes fiscales, non fiscales que des dons reçus par l’Etat. L’incapacité du Gouvernement à augmenter ses recettes fiscales tranche avec sa volonté déclarée d’atteindre la cible de 20% du PIB établie par l’UEMOA ou même de rattraper le Sénégal qui est le pays de la sous-région le plus performant dans ce domaine.

En fait, le Gouvernement a réalisé certains progrès en améliorant le recouvrement de plusieurs impôts comme l’Impôt sur les bénéfices (+14% en valeur nominale), la TVA (+16%), les patentes (+151%) et les droits d’accises sur alcool et tabac (+33%) (cf. tableau 4). Cette amélioration traduit la mise en œuvre de réformes administratives comme l’ouverture de centres de traitement pour les moyennes entreprises, les télé-déclarations et paiements en ligne et une meilleure identification des contribuables.

21. Tableau 4: les impôts dont le recouvrement a le plus progressé en 2017

 

Cet effort sur la mobilisation de recettes en provenance de certains impôts a été en partie neutralisé par les choix de politiques économiques du Gouvernement dans deux secteur clés de l’économie. Le premier a été de suspendre le droit d’enregistrement de 5% sur les exportations de cacao afin de préserver les marges des intermédiaires dans ce secteur. Cette mesure est estimée avoir coûté autour de US$ 80 millions au Trésor en 2017. Toutefois, la décision de transmettre une partie de la baisse des prix internationaux sur les prix producteurs (de 1100 FCFA/kg à 700 FCFA/kg) a permis de limiter les pertes budgétaires tout en assurant que le prix au producteur reste au moins équivalent à 60% du prix mondial, en ligne avec le cadre réglementaire adopté à la fin 2011.4

Le deuxième choix a été de ne transmettre

la hausse du coût du pétrole importé sur le prix local du carburant que de manière marginale, isolant les automobilistes de ce choc. Le coût de cette mesure est évalué à environ US $ 250 millions (en comparaison des recettes si la hausse avait été totalement reportée sur les utilisateurs). Autrement dit, si le Gouvernement n’avait pas fait ces deux choix de politiques économiques, les recettes de l’Etat auraient pu potentiellement augmenter de 0,6-0,7% du PIB en 2017.

Les dépenses publiques ont augmenté de 0,7% du PIB en 2016 pour atteindre 24% du PIB. Cette hausse inclut les dépenses sociales et sécuritaires (+0,6% du PIB), comme le paiement de bonus aux soldats, pour répondre aux revendications financières de plusieurs groupes au sein de la société ivoirienne.

Elle reflète également la poursuite de la politique d’investissement ambitieuse des autorités avec des dépenses d’investissement qui ont atteint 6,9% du PIB en 2017, soit le plus haut taux de ces dernières années. Toutefois, les autorités ont ralenti ces dépenses en cours d’année afin de préserver les équilibres budgétaires suite à l’augmentation des dépenses courantes. Cet ajustement a surtout porté sur les dépenses en direction du secteur de l’agriculture, ce qui a contribué à réduire les dépenses envers les pauvres. Par contre, le Gouvernement a tenu à maintenir ses engagements dans les secteurs sociaux tels que la santé et l’éducation.

Le déficit budgétaire a été financé principalement par le recours au financement extérieur et des emprunts de l’Etat sur le marché intérieur et régional. Contrairement à 2016, le Gouvernement s’est tourné vers le marché financier international pour financer son déficit ; à travers notamment l’émission d’un Euro bond. Le Gouvernement a émis avec succès au mois de juin 2017 environ 1,2 milliard de dollars américains, un Euro bond à long terme libellé en dollars américains avec remboursement du principal étalé sur trois ans et un Euro bond à moyen terme libellé en Euros.

L’émission en Euros représente une première pour les pays frontières. Les souscriptions ont atteint près de 4 milliards de dollars US et le rendement (5,625%) s’est amélioré par rapport à l’émission Euro bond 2015 (6,625%). Cette excellente performance reflète en partie la confiance des investisseurs dans le pays. Ce changement de politique de financement est aussi la conséquence de la politique monétaire restrictive mise en place par la BCEAO en décembre 2016. Le financement régional a donc baissé de 1 point du PIB alors que le financement extérieur a augmenté de 3,6% du PIB. Le Gouvernement a continué d’utiliser une combinaison de fonds concessionnels et non concessionnels.

L’évolution de la dette publique demeure soutenable en 2017. Même si le risque de surendettement reste modéré, les tests montrent une vulnérabilité à un dérapage budgétaire et à un ralentissement de la croissance (graphiques 6 et 7). Ces conclusions appellent donc à un meilleur suivi de la dette ainsi qu’un renforcement de la mobilisation des recettes fiscales.

Enfin, au-delà de la gestion des comptes de l’administration centrale, les autorités ivoiriennes ont pris un certain nombre d’initiatives visant à réduire les risques budgétaires et à encourager les investissements privés dans plusieurs secteurs stratégiques de l’économie. Ces initiatives incluent la restructuration de plusieurs banques publiques et l’évaluation des projets de partenariats privés publics qui ont été réalisés ces dernières années, en particulier leurs possibles conséquences sur le budget de l’Etat. Une de leurs initiatives a été de reconnaitre que l’Etat ne paie qu’imparfaitement ses factures d’électricité, contribuant ainsi au déséquilibre de la situation financière du secteur de l’énergie. Le Gouvernement a déjà payé une partie de ses factures accumulées, en espèces et en titrisation, en décembre 2017 et s’est engagé non seulement à régler le solde de ses factures impayées en 2018 mais aussi à ne plus accumuler de retards dans ses futurs paiements. La deuxième initiative qui mérite d’être soulignée a été la réalisation d’un audit sur les transactions financières qui ont pris place sur le Programme de Ventes Anticipées à la Moyenne (PVAM) au sein de la filière du cacao.

Cet audit a montré des irrégularités, précipitant la cessation de contrats par des intermédiaires qui ne pouvaient plus acheter leur production aux paysans. Le Conseil Café-Cacao a dû intervenir en utilisant ses fonds de stabilisation jusqu’à hauteur de US$ 250-300 millions pour assurer le bon fonctionnement de ce marché. L’audit a identifié plusieurs recommandations qui devraient être mises en œuvre lors de la prochaine campagne.

 

1.2 LES PERSPECTIVES DE COURT ET MOYEN TERMES

Les perspectives pour les deux ou trois prochaines années sont bonnes tant que le pays sera pargné par des chocs et que les autorités resteront engagées à respecter leur cadre macroéconomique et budgétaire. Les défis ne sont pas négligeables, dont le principal est sans nul doute de passer d’une croissance économique quantitative à qualitative ce qui nécessitera une amélioration de l’efficience de la dépense publique et un engagement plus fort du secteur privé.

Autrement dit, l’économie devra mieux dépenser car les montants de ressources disponibles ne vont pas augmenter aussi vite que lors des dernières années.

 

1.2.1 Le scénario de base : Les perspectives restent favorables

La croissance de l’économie devrait continuer à être forte, pour se stabiliser autour de 7% dans les prochaines années. Ce léger ralentissement par rapport aux dernières années se base sur un retour « à la normale » pour le secteur de l’agriculture, qui a bénéficié de conditions exceptionnelles en 2017. Si la contribution de ce secteur à la croissance du PIB revient à sa moyenne entre 2012 et 2016, le taux de croissance diminuerait automatiquement de presque 1% par rapport à 2017

20. Tableau 5 : Projections macroéconomiques 2018-2020

 Les secteurs porteurs de la croissance devraient rester approximativement les mêmes que pendant la période récente, à savoir les services modernes et la construction. Ces secteurs devraient continuer à bénéficier des effets d’entrainement associés à l’urbanisation et au progrès économique, favorisant une expansion de la demande. Le secteur industriel devrait bénéficier de la politique du Gouvernement en faveur de la transformation des produits agricoles (anacarde, cacao, huile) et de l’établissement de plusieurs zones spéciales à Abidjan et dans les villes secondaires du pays. Bien entendu, le Gouvernement devra continuer ses efforts pour améliorer le climat des affaires, qui reste contraignant comme le révèle le classement modeste du pays dans l’indicateur de compétitivité du World Economic Forum (99ème sur 138 pays) ou de Doing Business de la Banque mondiale (138ème sur 190 pays).

 

Peu de changements sont anticipés sur le marché monétaire et financier. La politique prudente menée par la BCEAO devrait assurer le maintien de l’inflation en dessous de 3% et la stabilité des institutions financières.

Sur un plan externe, la situation du pays va surtout dépendre de facteurs exogènes, comme l’évolution des termes de l’échange et des conditions climatiques. Le déficit de la balance en compte courant est susceptible d’osciller entre 1 et 3% du PIB avec les exportations et les importations s’accroissant approximativement au même rythme que l’économie.

Le principal changement qui devrait prendre place dans les prochaines années porte sur la conduite de la politique budgétaire. Contrairement à l’expansion budgétaire qui a pris place depuis la sortie de crise en 2012, les autorités se trouvent dans l’obligation d’ajuster leurs dépenses, qui devront s’accroitre moins rapidement que le PIB. A titre de rappel, les dépenses totales de l’administration centrale ivoirienne ont augmenté de 3% du PIB entre 2014 et 2017 alors que celles-ci devront diminuer de presque 1% du PIB entre 2017 et 2019 pour atteindre le déficit budgétaire fixé dans le programme soutenu par le FMI et les critères de convergence accordés au sein de l’UEMOA. Le contrôle des dépenses publiques devrait épargner celles en capital pour se concentrer sur la masse salariale à travers une politique de recrutement prudente.

En parallèle, la mobilisation des revenus intérieurs est prévue augmenter de 0,6% du PIB pendant cette période à travers une combinaison de mesures de politiques (comme la réduction des exonérations) et administratives (telles que la simplification des procédures et leur mise en ligne sur une plateforme électronique). Au-delà des risques associés à cette stratégie qui sont discutés ci-dessous, l’économie perd un de ses poumons car l’expansion budgétaire contribue à la fois à une expansion de la demande et de l’offre globales. L’impact sur la demande globale est bien connu, il s’agit de l’effet multiplicateur de la politique keynésienne. La contribution sur l’offre globale s’inscrit plus dans la durée à travers l’augmentation du stock de capital humain et en infrastructures qu’engendrent les dépenses de l’Etat et qui permettent d’influencer positivement le comportement d’investissement et le bien-être des entreprises et des ménages.

Si le Gouvernement ne peut pas dépenser plus, il devra chercher à améliorer à la fois l’allocation des dépenses publiques (savoir où dépenser ?) et leur efficience financière (savoir comment dépenser ?). Aujourd’hui, il y a des raisons de penser que ces deux types d’efficience peuvent être améliorés. Par exemple, l’évaluation récente du système de gestion de l’investissement public par la Banque mondiale et le FMI a montré des carences en termes de planification, sélection, mise en œuvre et maintenance des projets.5

Les insuffisances du système de gestion financière sont aussi bien connues, notamment en matière de passations des marchés publics, et méritent une attention particulière et urgente de la part des autorités.

Afin de montrer les possibles gains d’efficience que l’Etat ivoirien pourrait réaliser dans ses dépenses d’éducation et de santé (qui comptent pour près de 1/3 du budget), une analyse comparative a été réalisée avec un échantillon d’une vingtaine de pays à la fois de la sous-région et de pays qui pourraient représenter des cibles pour la Côte d’Ivoire (graphique 8).

Cette analyse fait ressortir que si le Gouvernement ivoirien dépense relativement beaucoup dans le domaine de l’éducation, les résultats sont décevants en termes d’inscription à l’école primaire.

Par exemple, le Bénin dépense proportionnellement moins que la Côte d’Ivoire mais le taux d’élèves inscrits au primaire y est supérieur. Dans le secteur de la santé, la Côte d’Ivoire dépense relativement peu, ce qui explique ses résultats modestes en termes de mortalité maternelle.

Seuls le Mali et la Guinée Bissau consacrent moins de ressources à la santé que la Côte d’Ivoire.

Cette comparaison est indicative. D’une part, la performance des systèmes d’éducation et de santé n’est pas seulement influencée par les montants de ressources mis à disposition et elle dépend aussi de facteurs comme la structure démographique, le niveau de pauvreté, et la géographie de chaque pays. D’autre part, leur performance ne peut pas non plus être mesurée à travers un seul indicateur, surtout que celui-ci ne prend pas en compte la qualité de l’enseignement ou des soins de santé. Toutefois, elle montre qu’il existe sans nul doute une marge de manœuvre non négligeable pour le Gouvernement de la Côte d’Ivoire pour améliorer l’efficience de ses dépenses.

Ce thème avait d’ailleurs été discuté en détails pour le secteur de l’éducation dans le quatrième rapport sur la situation économique en Côte d’Ivoire.6

 

19. 1.2.2 Les risques d’un dérapage budgétaire ?

Les risques sont relativement bien connus pour une économie comme celle de la Côte d’Ivoire.

Les risques exogènes à savoir, qui ne sont pas sous le contrôle du pays, sont nombreux à commencer par les fluctuations des prix des produits d’exportation et d’importation. Le cacao et le pétrole comptent pour près de 60% du commerce de marchandises et la moindre variation de leurs prix sur les marchés internationaux produit des ondes de chocs, non seulement sur la balance en compte courant mais aussi sur la situation budgétaire de l’Etat et sur les prix locaux et donc sur le bienêtre des consommateurs et producteurs. La Côte d’Ivoire, comme cela avait été mis en évidence dans les précédents rapports sur la situation économique, est exposée au possible resserrement des marchés financiers ce qui rendrait plus coûteux les emprunts extérieurs du pays. Les risques politiques et sécuritaires globaux et régionaux ne sont pas à négliger comme l’ont rappelé les attentats au Mali et au Burkina Faso de ces derniers mois (et les attaques de Grand Bassam en mars 2016). Enfin, l’économie du pays reste tributaire des conditions climatiques, en particulier son agriculture en raison des insuffisances en termes d’irrigation qui la rendent extrêmement dépendante de la pluviométrie. De plus en plus, les centres urbains sont aussi exposés aux risques d’inondations et à la détérioration des habitations et des infrastructures publiques.

Le risque qui est peut-être le plus important pour la Côte d’Ivoire est celui lié à la conduite de la politique budgétaire, surtout si le rythme de croissance de l’économie se ralentissait.

Celle-ci se doit d’être restrictive avec une hausse de la mobilisation des recettes et un contrôle des dépenses pour garder l’économie sur une trajectoire de croissance soutenable dans le plus long terme. Or, les tentations d’écarts à cette conduite existent en premier lieu à cause du cycle politique. La préparation des prochaines élections présidentielles et/ou les revendications de certains groupes sociaux peuvent augmenter la pression sur le Gouvernement en lui demandant de dépenser davantage, à l’instar de ce qui s’est passé lors du premier semestre 2017. La paix sociale est nécessaire mais elle peut s’avérer coûteuse pour le Budget de l’Etat. Le risque, plus grave, serait une détérioration du climat politique qui mènerait à un ralentissement de l’économie et qui raviverait les blessures d’un passé pas si ancien.

Même sans le risque politique, la conduite d’une politique budgétaire restrictive représente un changement de comportement par rapport aux années récentes. Le Gouvernement devra mobiliser davantage de ressources et mieux contrôler ses dépenses. Simultanément, il devra résister à la tentation de s’endetter au rythme qui a été le sien au cours de ces dernières années.

En effet, pour réussir son ajustement, le stock de dette publique devra diminuer de 50% du PIB en 2017 à environ 47% du PIB en 2020, alors que celui-ci avait augmenté considérablement (+ 5,5% du PIB) depuis l’atteinte du point d’achèvement Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) à la fin 2012. Le ralentissement de l’endettement sera aussi nécessaire pour que le service de la dette publique ne pèse pas trop sur les comptes de l’Etat car celle-ci absorbera environ 15% des revenus entre 2018 et 2023 pour atteindre presque 20% pendant les années 2024-26.

Le risque de surendettement est accru si la dette des entreprises publiques, qui est partiellement estimée autour de 3,5% du PIB en 2017, est prise en compte.7

De même, il existe des risques contingents associés aux projets de partenariats privés-publics car le Gouvernement est souvent exposé à des garanties de demande ou de revenus. Si ces derniers risques ne sont pas encore trop importants (le stock de capital immobilisé par ces projets est environ 2 000 milliards FCFA), ils pourraient grimper rapidement si le Gouvernement parvenait à mettre en œuvre l’ensemble des projets prévus dans son Plan National de Développement – le stock de capital immobilisé par les projets Partenariat Public-Privés (PPP) pourrait atteindre plus de 10 000 milliards FCFA lors de ces prochaines années. 8

 

18. 1.3 CONCLUSION : UNE CROISSANCE QUI DOIT COMPTER SUR SON SECTEUR PRIVÉ

La Côte d’Ivoire a continué sa course vers l’émergence en 2017. Non seulement son économie a continué de croitre à un taux parmi les plus rapides du continent africain mais la plupart des indicateurs économiques et financiers sont au vert, avec une inflation maitrisée et une stabilité de ses comptes extérieurs. Un élément majeur de cette bonne performance a été le rebond du secteur de l’agriculture, aidé par des prix de vente en hausse sur les marchés internationaux et de bonnes conditions climatiques. Le pays a su aussi gérer la chute du prix du cacao, largement compensée par la récolte exceptionnelle, et les revendications de certains militaires et de la fonction publique lors du premier semestre de l’année.

Le principal changement de politique économique n’est pas en cours mais à venir. L’économie ivoirienne va devoir compter davantage sur la contribution du secteur privé pour se maintenir sur une trajectoire de croissance accélérée et davantage inclusive. Avec l’ajustement de la politique budgétaire qui devra prendre place lors des prochaines années, un des moteurs de croissance va s’estomper – sauf si des gains d’efficience sont réalisés par le Gouvernement, ce qui va nécessiter une expansion du secteur privé.

Depuis la sortie de crise en 2012, le secteur privé a faiblement participé à la croissance de l’économie ivoirienne. Le taux d’investissement privé a bondi de 5,7% du PIB en 2011 à 12,0% du PIB pour se stabiliser autour de 11% du PIB entre 2013 et 2017. Ce rebond initial représente un rattrapage après plus d’une décennie de sous-investissements en raison de l’incertitude créée par le climat politique, mais le taux actuel reste insuffisant, surtout en comparaison des taux atteints dans les pays émergents où il peut dépasser 25% du PIB ou même de ceux observés dans les pays les plus performants en Afrique sub-saharienne comme le Ghana (19%) et l’Ouganda (18%) (Graphique 9).

La Côte d’Ivoire n’a pas non plus réussi à attirer un afflux significatif d’investissements directs étrangers. Si ces derniers ont augmenté en valeur absolue, leur poids dans l’économie ivoirienne est resté pratiquement au même niveau que pendant la décennie, comptant pour environ 1,5-2% du PIB.

Ce taux est éloigné de ceux observés par l’Ethiopie voire le Mozambique. Le manque de dynamisme du secteur privé est aussi visible dans la faible croissance des exportations qui elles-aussi demeurent approximativement au même niveau, mesuré en pourcentage du PIB, que pendant les années de crise.

 

17. Graphique 9 : Le taux d’investissement privé reste bas en Côte d’Ivoire, 2012-2016

 

Le développement du secteur privé est aussi central pour assurer une meilleure distribution des fruits de la croissance économique à l’ensemble de la population. En effet, si le taux de pauvreté a baissé de 51 à 46,3% entre 2011 et 2015 et, par extrapolation, jusqu’à environ 44,5% en 2017, cette baisse n’a pas été aussi rapide que l’augmentation du PIB pendant cette période. A titre de comparaison, elle a été 3 à 4 fois moins rapide que dans les pays qui ont réussi une croissance inclusive. Le partage incomplet des fruits de la croissance en Côte d’Ivoire a sans nul doute de nombreuses causes, mais il est certain que le manque de création d’entreprises et d’emplois de qualité est un facteur d’explication. Tant la théorie économique que l’expérience internationale ont montré l’existence d’une forte corrélation positive entre la création d’emplois et l’allègement de la pauvreté ; et le secteur privé est le pourvoyeur de près de 90% des emplois dans une économie telle que celle de la Côte d’Ivoire.

Bref, si l’économie ivoirienne veut continuer sur un rythme de croissance accélérée et davantage inclusive, son secteur privé devra faire plus et mieux. La prochaine section de ce rapport va argumenter que cet effort devra inclure une plus grande propension à utiliser de nouvelles technologies car celles-ci sont les principaux déterminants de la productivité des entreprises qui pourront ainsi devenir plus compétitives. Ce mouvement vers les nouvelles technologies imposera une double stratégie de la part du Gouvernement : d’une part une ouverture accrue vers les marchés extérieurs de manière à importer les nouveaux outils technologiques et connaissances vers la Côte d’Ivoire, d’autre part, le renforcement de son capital humain et de ses réseaux de transports et de communication de manière à encourager leur adaptation et leur diffusion au sein du pays.

 

PARTIE 2 : COMMENT ACCÉLÉRER LA  TRANSFORMATION ÉCONOMIQUE DE LA CÔTE D’IVOIRE ?

  1. La croissance du revenu par habitant a été modeste en Côte d’Ivoire au cours des deux dernières décennies, en dépit d’une embellie depuis 2012, car si les Ivoiriens ont travaillé plus, ils n’ont pas forcément travaillé mieux.
  2. Cette performance se reflète également au sein des entreprises ivoiriennes qui restent aujourd’hui 3 à 4 fois moins productives que leurs homologues dans les pays émergents.
  3. Afin de rattraper son retard, tant la théorie économique que l’évidence historique suggèrent que la Côte d’Ivoire doit non seulement améliorer son cadre de politique économique et institutionnelle mais aussi favoriser les investissements directs étrangers ainsi que les exportations qui sont les vecteurs privilégiés pour les transferts technologiques et de compétences.
  4. Si le cadre économique et institutionnel s’améliore en Côte d’Ivoire, avec une forte progression de son score CPIA entre 2011 et 2017, celui-ci reste encore comparativement bas et les progrès en termes d’ouverture aux investissements étrangers et aux exportations restent timides ; ce qui nuit à son rattrapage technologique.
  5. Toutefois, cette stratégie d‘ouverture doit s’accompagner par un renforcement des compétences et des réseaux de connectivités dans le pays car eux-seuls permettent d’optimiser les synergies avec les entreprises locales et d’engendrer des gains de productivité élargis et durables au cours du temps.

En cette fin de matinée d’octobre à Washington DC, au cœur des Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, une réunion a lieu rassemblant les Ministres des Finances de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Après les mots de bienvenue, le Ministre d’Etat du Ghana prend la parole. De sa voix posée, il martèle qu’il est temps pour ces deux pays de se réveiller. Il poursuit en rappelant que la Côte d’Ivoire et son pays comptent pour environ 60% des exportations de cacao de la planète, ce qui leur rapporte des recettes annuelles estimées à environ 6 milliards de dollars EU. Or, ce montant ne représente que 5% du chiffre d’affaires enregistré chaque année par l’industrie chocolatière. Sa solution est simple : les pays producteurs doivent s’allier et accroître leur part dans le revenu global, notamment en développant des activités de transformation.

Cet exemple souligne que transformation est devenu le mot magique pour ceux qui croient au développement économique de l’Afrique.9

Ce défi se trouve au centre de la stratégie soutenue par la Côte d’Ivoire. En effet, ce pays est riche en matières premières et agricoles mais ne parvient qu’à récolter les miettes de ses richesses car son industrie de transformation, malgré quelques réussites, reste embryonnaire. La question pour les décideurs économiques de la Côte d’Ivoire n’est pas tant de déterminer si la transformation de matières naturelles peut représenter un tremplin pour leur pays mais plutôt de s’interroger pourquoi elle n’est pas encore parvenue à le faire, en tout cas à une échelle suffisante.

Ce rapport met en évidence que la transformation économique de la Côte d’Ivoire reste timide, en tout cas par rapport aux pays émergents, principalement en raison de son retard technologique. En effet, la Chine, la Malaisie et l’Indonésie ont réussi à rattraper une partie de leur retard par rapport aux pays les plus avancés en permettant à leurs entreprises d’assimiler et d’adapter le mieux possible le progrès technologique au cours du temps. Or, aujourd’hui, l’Afrique sub-saharienne, y compris la Côte d’Ivoire, se trouve en retard dans ce processus de rattrapage. La vaste majorité des entreprises du continent, sauf peut-être dans le secteur de la téléphonie mobile, souffre d’un retard technologique important. Par exemple, une entreprise ivoirienne est entre 3 et 4 fois moins productive que ses concurrentes en Indonésie et en Chine. Ce retard est visible non seulement dans le secteur industriel mais aussi dans l’agriculture et les services. Au bout du compte, il explique pourquoi le rattrapage technologique ou la vitesse de convergence de la Côte d’Ivoire par rapport aux pays les plus avancés est resté faible au cours de ces 25 dernières années.

A partir de ce constat et à la lumière de l’expérience historique, deux voies s’offrent à la Côte d’Ivoire pour accélérer son processus de convergence. La première, bien connue, repose sur une amélioration de son cadre économique, légal et institutionnel. Une entreprise devient plus dynamique si elle peut accéder aux infrastructures et financements tout en opérant avec des règles transparentes et équitables. Cette voie a été bien comprise par les décideurs ivoiriens qui ont, depuis la sortie de crise en 2011, adopté des réformes qui ont considérablement amélioré ce cadre tel que mesuré par l’exercice de l’évaluation des politiques et institutions nationales (CPIA) de la Banque mondiale, dont le score a bondi de 2,6 en 2010 à 3,4 en 2017. Cette amélioration du score traduit l’adoption de politiques budgétaires et monétaires relativement efficientes, une progression du cadre de compétitivité et de l’environnement des affaires, un progrès sensible en matière de développement humain, et le renforcement graduel des institutions et de la gouvernance (plus de détails sont donnés dans l’encadré en page 43). Il faut toutefois reconnaitre que les progrès ont été inégaux et que le score atteint par la Côte d’Ivoire en 2017 reste encore comparativement bas par rapport à des pays comme le Sénégal, le Kenya et le Rwanda. Cette voie prendra aussi un certain temps pour porter pleinement ses fruits car son impact est certainement en partie décalé sur le comportement des entreprises.

La deuxième voie, qui est complémentaire à la première, cherche à accélérer ce processus de convergence à travers les investissements directs étrangers et les exportations. Tant la théorie économique que l’expérience historique ont montré que ces canaux apparaissent comme des moyens efficaces pour acquérir des connaissances et des progrès technologiques. S’il est difficile de trouver des pays qui ont réussi leur émergence sans avoir pu compter sur ces deux canaux, l’ouverture vers l’extérieur n’engendre pas automatiquement des gains de productivité.

Le développement du capital humain et d’un réseau logistique approprié apparaissent comme des éléments indispensables pour la réussite de cette stratégie pour un pays comme la Côte d’Ivoire.

En effet, il faut des compétences pour attirer et faire fructifier les transferts technologiques ainsi qu’une bonne connectivité – physique et virtuelle – pour faciliter les échanges de biens, services, de personnes et, surtout, d’idées.

Cette seconde partie de ce rapport économique est organisée de la manière suivante. Elle commence par rappeler la situation de la Côte d’Ivoire dans sa course vers la transformation économique, à savoir l’augmentation de son revenu par travailleur au cours du temps. Après avoir posé le diagnostic, qui restera somme toute mitigé malgré l’embellie de ces dernières années, elle s’interrogera sur comment accélérer cette transformation en mettant l’accent sur le rattrapage technologique. Enfin, la troisième et dernière partie mettra l’accent sur les politiques économiques que pourraient envisager les décideurs politiques ivoiriens pour réussir à engendrer le progrès technologique et amener les entreprises qui opèrent dans le pays à se rapprocher de la frontière de production qui existe dans les pays émergents et a fortiori dans les pays les plus développés de la planète.

 

16. 2.1. EST-CE QUE LA CÔTE D’IVOIRE SE TRANSFORME ÉCONOMIQUEMENT ?

La transformation économique a été un concept en vogue à la sortie de la deuxième guerre mondiale quand plusieurs penseurs économiques, sous l’égide de Simon Kuznets et Arthur Lewis qui sont devenus Prix Nobel en 1971 et 1979, se sont interrogés sur les étapes que doit parcourir un pays dans sa course vers le développement. Leur réponse, au risque de caricaturer, a été qu’un pays devrait réallouer ses activités économiques en provenance des secteurs à faible productivité vers ceux où elle est plus forte car cette transformation permet d’engendrer une croissance de la valeur ajoutée et des revenus au cours du temps. En fait, l’expérience historique a montré tant dans les pays aujourd’hui développés que plus récemment dans les pays dits émergents, que cette transformation revient à passer d’une économie agricole à industrielle puis de services au cours du temps.10

Après une traversée du désert, cette théorie de la transformation économique est redevenue à la mode, notamment grâce aux chercheurs de l’Université de Harvard tels que D. Rodrik.11 En fait, elle a été surtout utilisée pour évaluer dans quelle mesure les pays africains étaient en train de réussir ou non leur quête vers le développement économique. Leur réponse, presque unanime, a été que la vaste majorité des pays du continent n’avait entamé que timidement leur transformation économique car ceux-ci restaient majoritairement à vocation agricole avec un secteur industriel marginal.12 Certains

auteurs ont même invoqué une de-industrialisation,13 alors que d’autres se sont posés la question si le processus de transformation pouvait aller directement vers le secteur des services (passant outre l’étape d’industrialisation), à la lumière de l’expérience de pays comme l’Inde.14

En fait, ce débat sur les étapes de la transformation économique est quelque peu tronqué. En effet, il ne faut pas perdre de vue que la question initiale était de déterminer comment un pays peut augmenter la valeur ajoutée dans ses processus de production pour accroitre son revenu et donc le bien-être de sa population. Si le passage d’une économie agricole à industrielle et de services pouvait être un élément de réponse, il n’était pas la seule option comme l’illustrent les deux exemples suivants. Premièrement, l’augmentation de la valeur ajoutée peut aussi être engendrée par une meilleure productivité au sein d’un même secteur. Par exemple, un fermier n’a pas besoin de devenir un ouvrier pour gagner plus, il peut aussi utiliser des engrais ou des tracteurs pour augmenter sa récolte et donc ses revenus.15 Deuxièmement, le passage d’une occupation agricole à un emploi industriel ou dans les services n’entraine pas forcément une augmentation du revenu.

C’est ainsi que de nombreux emplois de services, y compris en Côte d’Ivoire, sont concentrés dans le secteur informel où les perspectives de gains sont dérisoires. Nombre de ces emplois sont plus des occupations de survie que le résultat de choix délibérés de la part des travailleurs – qui ont été d’ailleurs labélisés comme des « entrepreneurs réfractaires » par l’économiste du Massachussetts Technology Institute (MIT), E. Duflo. 16

Ces précisions rappellent que le rôle de la transformation économique de la Côte d’Ivoire ne saurait être jugé qu’à la lumière de la performance du pays en terme de croissance de son revenu par habitant. Son rôle devient pertinent uniquement si le pays parvient à augmenter le bien-être de ses habitants au cours du temps.

15. 2.1.1 La performance économique de la Côte d’Ivoire reste modeste

La performance économique de la Côte d’Ivoire a été modeste au cours des 25 dernières années avec un taux de croissance du revenu par habitant égal en moyenne à 0,2% par an (Graphique 10). Cette tendance à relativement long terme est éloignée des taux observés dans les pays les plus performants du continent africain comme le Mozambique, l’Ile Maurice, l’Ouganda et le Burkina Faso. Plus grave encore, à ce rythme, il faudrait plus de 200 ans à la Côte d’Ivoire pour doubler son revenu par habitant, alors que le Mozambique y est parvenu en moins de 20 ans.

Si cette tendance reflète le déclin économique de la Côte d’Ivoire, qui était l’un des pays africains les plus avancés à la fin des années 80, elle ne capte pas le rebond de l’économie qui a pris place depuis la sortie de crise en 2012 (Graphique 11). La croissance du revenu par habitant a atteint 6,5% par an entre 2012 et 2016, ce qui place la Côte d’Ivoire dans le groupe des pays qui ont réussi leur transition vers l’émergence comme la Thaïlande et l’Indonésie. Parce que le défi est de réussir à maintenir ce rythme de croissance sur une longue période, c’est-à-dire une fois que les effets de rattrapage causés par la stabilisation politique auront disparus, il devient important de chercher à comprendre quels sont les facteurs qui ont influencé l’évolution du revenu par habitant pendant ces dernières années.

 

14. 2.1.2 La transformation économique n’a pas été au centre du développement ivoirien

Afin de mieux comprendre la contribution de la transformation économique au développement économique de la Côte d’Ivoire, la littérature économique suggère d’utiliser la décomposition de Shapley. En raccourci, cette décomposition permet d’expliquer l’évolution du revenu par habitant selon la capacité du pays à faire travailler plus et mieux sa population active au cours du temps.17

Les résultats obtenus sur la période allant de 2002 à 2014 montrent que la croissance économique en Côte d’Ivoire a presque été exclusivement portée par une augmentation de l’emploi, alors que la transformation économique ainsi que les gains de productivité du travail au sein des secteurs d’activités économiques ont eu une contribution marginale (Graphique 12). En d’autres termes, les Ivoiriens ont pu trouver du travail, mais pas forcément dans des emplois productifs qui leur auraient permis d’accroitre leur revenu.

Les principaux résultats peuvent être résumés de la manière suivante :

  • La transformation économique n’a joué qu’un faible rôle dans la croissance du revenu par habitant en Côte d’Ivoire, comptant pour uniquement 0,5% par an. A titre de comparaison, sa contribution a été supérieure à 2% par an tant au Burkina Faso qu’en Ethiopie et a dépassé 2,5% dans la majorité des pays émergents de l’Asie du Sud Est.
  • La productivité du travail au sein des secteurs d’activités a diminué, avec une perte annuelle de 1,2% entre 2002 et 2014. A nouveau, le contraste est saisissant avec les pays émergents de l’Asie de l’Est qui ont atteint des gains de productivité supérieurs à 5% par an en Indonésie ou jusqu’à 20% en Chine.
  • La croissance du revenu par habitant en Côte d’Ivoire a surtout été la conséquence de ce que les Ivoiriens ont travaillé plus pendant cette période (la contribution de la hausse de l’emploi a été égale à 1,5% par an).
  • La contribution démographique a été faible, 0,2% par an, car la fertilité élevée (autour de 5 enfants par femme) a empêché une forte augmentation de la proportion de la population en âge de travailler dans la population totale.

13. Graphique 12 : Les facteurs explicatifs de la croissance du revenu par habitant en Côte d’Ivoire  et dans des pays comparateurs

 

La faible contribution de la transformation économique dans la croissance du revenu par habitant en Côte d’Ivoire s’explique en raison de la proportion moins grande de travailleurs quittant le secteur agricole que dans la plupart des pays émergents. Bien entendu, la baisse de l’emploi agricole a été significative – baissant de 62% en 2002 à 47,5% en 2014- mais pas dans les proportions observées en Asie du l’Est. C’est ainsi que l’emploi non-agricole a augmenté de 0,8% par an en Côte d’Ivoire entre 1990 et 2010 alors qu’il s’est accru de 1% par an en Thaïlande voire 1,36% en Chine. En outre, le différentiel de productivité entre le secteur agricole et non agricole n’a pas été aussi élevé puisqu’il était égal à environ 4,2 en Côte d’Ivoire en 2010 contre plus de 6,3 en Indonésie ou encore 5,7 en Thaïlande et Chine.18

Si l’explication derrière la faible contribution de la transformation économique peut paraitre simplement comptable – moins de travailleurs se déplacent d’un secteur à l’autre et le différentiel de productivité est relativement faible, elle met aussi en exergue une faiblesse plus profonde de l’économie ivoirienne, à savoir son incapacité à créer des emplois plus productifs au cours du temps. Cette incapacité se reflète dans les faibles gains de productivité qui ont été reportés tant pour le secteur agricole que non agricole pendant ces 15 dernières années. La productivité du travail en agriculture a diminué en moyenne de 0,9% par an, alors que celle dans les emplois non agricoles a chuté de 2,5% par an.

Avant d’examiner les conséquences de ces pertes de productivité pour l’économie ivoirienne, ces résultats, qui reflètent la tendance à relativement long terme, doivent être qualifiés sur deux plans. Premièrement, ils captent des moyennes sectorielles qui peuvent masquer des variations profondes selon les types d’activités, leur localisation et le type d’entreprises. Par exemple, une étude récente de la Banque mondiale montre que la productivité agricole varie énormément selon la saison et suivant le type de récoltes.19 Deuxièmement, comme suggéré auparavant, la performance de l’économie ivoirienne a été fortement influencée par l’environnement politique, et les résultats ci-dessus couvrent une période qui a été marquée par une forte instabilité. Ainsi, il est vraisemblable que les productivités sectorielles aient fortement augmenté depuis 2012, contribuant à la reprise économique et à la forte croissance du revenu par habitant. Ce rebond est toutefois difficile à quantifier car il n’existe pas de statistiques précises sur le marché du travail qui permettraient de mesurer l’évolution de l’emploi et de la productivité du travail par secteur d’activités depuis la sortie de crise en 2011.20

Cette faiblesse de la productivité observée sur la période 2002-2014, si elle n’est pas durablement inversée par la reprise récente, ne sera pas sans conséquences pour le futur de l’économie ivoirienne. La baisse ou la hausse relativement faible de la productivité moyenne agricole peut engendrer un problème de sécurité alimentaire dans l’avenir. En effet, la production agricole pourrait se réduire ou augmenter lentement (sauf si elle est compensée par une extension des cultures) alors que l’urbanisation est projetée de continuer à augmenter à un rythme relativement rapide. En d’autres termes, la demande pour la nourriture va s’accroitre à un rythme plus rapide que l’offre nationale. Dans les pays émergents, les gains de productivité agricole ont dépassé les taux d’urbanisation, aidant ces pays à subvenir aux besoins de leur population et même à devenir des exportateurs (net) de produits alimentaires. 21

La baisse ou le manque de progression de la productivité du travail au sein des activités non agricoles pose le risque de créer une explosion de la pauvreté urbaine. Cette baisse traduit le fait que la majorité des travailleurs, qui se déplacent vers des activités non agricoles, ne sont pas en mesure de sécuriser un emploi dans un secteur moderne et formel. Leur grande majorité doit se contenter d’occupations provisoires et instables dans le secteur informel. Parce que leur nombre grandit rapidement, cela explique la baisse moyenne de la productivité dans le secteur non agricole au cours des dernières années. Ce phénomène n’est pas unique à la Côte d’Ivoire et se retrouve dans presque tous les pays africains.22 Il s’explique, d’une part, par le manque de formation et de compétences des travailleurs et, d’autre part, par la faible demande de la part du secteur moderne tant dans l’industrie que dans les services.

Cette analyse montre que l’économie ivoirienne n’a pas fonctionné à plein régime, à l’inverse des pays émergents de l’Asie du Sud Est ou même un pays voisin comme le Burkina Faso. La contribution de la transformation économique, si elle a été positive, n’a pas été à la hauteur de celle observée dans les pays émergents.

12. 2.2. LA TRANSFORMATION PASSE PAR L’OUVERTURE AU PROGRÈS TECHNOLOGIQUE

Le véritable défi de la Côte d’Ivoire est d’accroitre la productivité au sein de son économie dans la durée. Cela suppose une accélération de la transformation économique mais aussi des gains importants de productivité de travail dans chacun des secteurs d’activités. L’expérience internationale a montré que pour réussir un pays doit compter sur ces deux moteurs. Autrement, son développement restera non seulement en deçà de son potentiel mais deviendra déséquilibré, notamment s’il existe une grande différence entre le secteur agricole et non agricole.

Or, force est de constater que l’économie ivoirienne ne demeure guère productive, en dépit d’une embellie au cours des dernières années, car une grande majorité de ses entreprises reste éloignée de la frontière de production observée dans les pays les plus performants. Le manque de transformation économique, qui aurait dû se traduire par la création de nouveaux emplois productifs, par exemple à travers l’expansion des secteurs industriels et de services, pourrait s’expliquer par le manque de maitrise technologique par la plupart des entreprises. Si certains secteurs, comme ceux de la communication et de la finance, ont vu une progression technologique au cours de ces dernières années, celle-ci reste en retrait par rapport à celle observée dans les pays industrialisés.

 

18 Il est à noter que le plus faible différentiel de productivité peut aussi expliquer les mouvements plus faibles des travailleurs d’un secteur à l’autre en suivant l’approche de Todaro-Harris qui postule que les mouvements d’emploi intersectoriel sont influencés par les revenus espérés dans chaque secteur. Les flux migratoires s’arrêtent lorsque les différences de revenus deviennent égales à zéro.

19 Banque mondiale, Côte d’Ivoire: Toward Better Employment and Productive Inclusion: A Jobs Diagnostic for Côte d’Ivoire February 8, 2017.

20 Ce rebond peut être extrapolé en supposant que l’augmentation de la croissance du revenu par habitant sur la période 2012-16, équivalente à 6,5% par an, a été provoquée uniquement par la hausse de la productivité du travail qui aurait donc augmenté à 4,3% par an contre une baisse moyenne de 1,5% par an sur l’ensemble de la période. Cette estimation suppose que les contributions respectives de la transformation économique, de l’emploi et de la démographie sont restées les mêmes que sur toute la période. En utilisant, une autre décomposition de la croissance, le FMI avait estimé que les gains de productivité pourraient atteindre 4-5% par an pendant la période 2012-15 (http://www.imf.org/en/Publications/CR/

Issues/2016/12/31/Cte-dIvoire-Selected-Issues-43954 ) Si cette hausse est significative, il faudrait encore déterminer si elle est soutenable au cours du temps et qu’elle ne reflète pas une augmentation des capacités au sein des entreprises, qui étaient loin de fonctionner à plein régime pendant les périodes d’instabilité politique

21 Une des différences majeures entre les pays émergents de l’Asie de l’Est et la plupart des pays de l’Afrique subsaharienne est que les gains de productivité annuels dans le secteur agricole ont été en moyenne supérieurs que le taux d’urbanisation dans les premiers pays. Par exemple, en Chine, les gains de productivité agricoles ont atteint environ 10% par an, alors que le taux d’urbanisation a été égal à 3,9% pendant le période 1990-2010. Le résultat inverse est trouvé en Afrique sub-saharienne, y compris en Côte d’Ivoire mais aussi au Bénin et au Burkina Faso, par exemple.

22 Voir par exemple, L. Fox and D. Filmer, Youth employment in Sub-Saharan Africa, The World Bank, 2014.

 

2.2.1 Les entreprises ivoiriennes sont éloignées de la frontière de production

La distance de productivité entre les entreprises ivoiriennes et celles opérant dans les pays émergents et industrialisés peut être mise en évidence en utilisant les données de l’enquête auprès des entreprises conduite par la Banque mondiale en 2016.23 Le graphique ci-dessous est source d’enseignement sur au moins trois plans. Premièrement, une entreprise type en Côte d’Ivoire a une productivité du capital et du travail moindre que celle observée au Maroc, Brésil ou Indonésie – comme cela est capté par l’éloignement de la Côte d’Ivoire par rapport à la diagonale.

Deuxièmement, les entreprises en Côte d’Ivoire n’ont pas vraiment la possibilité de substituer un facteur de production à l’autre, comme par exemple en Indonésie, car tant la productivité du travail que du capital sont relativement faibles. Troisièmement, la productivité de l’entreprise standard a évolué entre 2009 et 2016, avec une relative forte progression de la productivité du travail mais une légère baisse de la productivité du capital, confirmant donc l’amélioration qui avait été pressentie dans la section précédente

 

11. Graphique 13 : Comparaison entre la productivité du travail et du capital au sein des entreprises ivoiriennes et celle des pays émergents

 

2.2.2 Comment expliquer le retard des entreprises ?

Réduire la distance de productivité entre les entreprises ivoiriennes et celles dans les pays émergents peut être compris grâce au concept de convergence. Celui-ci explique que le développement économique consiste en le rattrapage des pays les moins développés par rapport aux pays riches. Selon D. Rodrik, la convergence peut être conditionnelle, à savoir qu’elle dépend des politiques et institutions en vigueur dans chaque pays.24 Si un pays possède de meilleures politiques et institutions, les entreprises vont opérer plus efficacement, grâce à une meilleure utilisation et allocation des facteurs de production, et le pays va rattraper son retard de productivité.

La convergence peut aussi être non-conditionnelle dans le sens qu’elle peut exister indépendamment des conditions de politiques économiques et institutionnelles dans le pays.

Par exemple, une usine d’aluminium ou un port pourrait être en principe aussi efficient en Côte d’Ivoire qu’en Chine si la technologie en vigueur est partagée par l’opérateur. Cette idée est séduisante car elle permet d’accélérer le rattrapage de productivité en plus des changements qui seraient induits par une amélioration de l’environnement économique du pays. Elle a suscité l’intérêt de plusieurs chercheurs qui ont montré son existence dans plusieurs secteurs d’activités.

Le résultat le plus connu est sans nul doute celui obtenu par D. Rodrik qui a montré que la vitesse de convergence non-conditionnelle a été relativement rapide dans le secteur manufacturier au cours des dernières décennies.25 De son côté, E. Ghani a porté l’attention sur le secteur des services où une convergence semble exister dans des activités modernes telles que la communication, la finance ou le transport.26 Enfin, I. Diwan a procédé à la même analyse pour le secteur agricole pour conclure qu’une convergence non-conditionnelle existait pour certains produits, en particulier d’exportations, même si pour leur grande majorité cette vitesse de convergence demeurait relativement faible.27 Ce rapide survol met en évidence que la convergence non-conditionnelle peut exister dans tous les secteurs mais pas nécessairement pour toutes les activités au sein de ces secteurs.

La vitesse de convergence d’un pays peut donc être conditionnelle et non conditionnelle.

La convergence conditionnelle est largement déterminée par les conditions économiques, institutionnelles et structurelles d’un pays comme cela a été mis en évidence par de nombreuses études empiriques portant à la fois sur les pays avancés au cours du XXème siècle et les pays émergents au cours des dernières décennies.28 Ces études ont mis en évidence les contributions positives des politiques budgétaires ainsi que de la gouvernance et des progrès en termes de développement humain et en infrastructures. Ce résultat, somme toute très intuitif, peut être raisonnablement capté par le score de chaque pays dans l’exercice de l’évaluation des politiques et institutions nationales (CPIA) mené chaque année par la Banque mondiale (voir encadré pour une explication). Il suggère que plus le score CPIA est élevé, meilleur est le cadre de politiques économiques et institutionnelles ce qui devrait accroitre la vitesse de convergence du pays.

 

10. Qu’est-ce que le CPIA ?

L’Evaluation des Politiques et Institutions Nationales (plus connue sous son acronyme anglais « CPIA ») est un outil de diagnostic développé et utilisé par la Banque mondiale depuis 1979. C’est un exercice annuel qui permet de mesurer les progrès accomplis par les pays en matière de la qualité de leurs politiques et de leurs institutions.

Le CPIA couvre 16 critères réunis en quatre composantes représentant les différentes dimensions institutionnelles et politiques d’un pays: (i) gestion économique, (ii) commerce, environnement des affaires et secteur financier ; (iii) politiques structurelles, politiques de lutte contre l’exclusion sociale et de promotion de l’équité, et (iv) gestion et institutions du secteur public. Pour chaque critère, l’échelle de notation des pays va de 1 (faible) à 6 (fort). Les notes du CPIA sont utilisées à plusieurs fins par la Banque mondiale, y compris pour définir l’allocation des ressources de l’Association International de Développement (IDA) et identifier les Etats Fragiles.

Le score CPIA incorpore donc plusieurs dimensions de la qualité des politiques économiques, structurelles, humaines, environnementales et institutionnelles d’un pays. Dans ce sens, il semble parfaitement indiqué pour capter les facteurs influençant la vitesse de convergence conditionnelle telle que définie par Rodrik.

Non seulement la vitesse de convergence d’un pays apparait influencée par son CPIA dans une série de tests économétriques sur un échantillon de 53 pays pendant la période 2000-2016 (les résultats sont disponibles sur requête) mais le score CPIA est aussi fortement corrélé à d’autres indicateurs mesurant la qualité et l’efficience des politiques publiques. Par exemple, il existe une forte corrélation positive entre le CPIA et l’indice de développement humain des Nations-Unies ainsi que l’indice de la Banque mondiale mesurant la qualité des institutions publiques. Cette corrélation positive entre le CPIA et différents indicateurs internationaux est encore plus visible au niveau de ses composantes ; ainsi la deuxième composante reflète les indicateurs de compétitivité du WEF ou de Doing Business de la Banque mondiale ;

la troisième composante est alignée sur l’indice de développement des Nations Unies, et la quatrième composante est proche de l’indice de gouvernance de la Banque mondiale. Les liens entre le score CPIA et plusieurs indices internationaux sont illustrés pour la Côte d’Ivoire dans le graphique ci-dessous.

 

9. Graphique 14 : Côte d’Ivoire – l’évolution du score CPIA et de plusieurs indicateurs internationaux (100=2008)

En ce qui concerne la convergence non conditionnelle, il n’existe pas encore un consensus aussi fort sur ses déterminants. Toutefois, il peut être argumenté qu’elle est fortement influencée par l’intensité des transferts technologiques en direction du pays qui est elle-même tributaire de l’ampleur de l’investissement direct étranger (IDE) et de l’orientation des entreprises vers l’exportation. Ces deux vecteurs sont perçus tant par la théorie économique que l’expérience empirique comme les canaux les plus efficaces pour acquérir et adapter de nouvelles technologies et donc engendrer une hausse de la productivité. Il existe une littérature volumineuse qui a cherché à mettre en évidence l’importance de ces deux canaux sur la productivité des entreprises.29

Bien que les résultats varient selon les échantillons et les périodes, leur grande majorité confirme l’efficacité de ces deux canaux notamment dans les pays en développement. En effet, le progrès technologique est fortement concentré dans quelques pays et souvent un nombre réduit d’entreprises, ce qui suppose que l’acquisition des innovations par un pays en développement devra principalement s’effectuer à travers des partenariats sous la forme d’investissements étrangers ou dans les transactions au sein des chaines globales de valorisation du commerce international. 30

Toutefois, et cela mérite d’être rappelé, cette même littérature souligne que le rôle positif associé aux IDE et aux exportations n’est pas automatique pour le pays-hôte car il va aussi dépendre du niveau de son capital humain et la qualité de son réseau logistique. Afin de faire fructifier ses transferts technologiques et de compétences, le pays doit offrir une main-d’œuvre qualifiée et un accès aux marchés par une connectivité physique et/ou virtuelle adéquate. Ces effets croisés ont été mis en évidence par de nombreux chercheurs. Par exemple, la propension des entreprises multinationales à transférer des technologies et à tisser des relations en amont et en aval avec les entreprises domestiques est fortement liée aux compétences au sein de ces dernières.31 Une des meilleures illustrations de ce mécanisme de diffusion est celle de la technologie utilisée pour les transferts d’argent à travers la téléphonie mobile (M-Pesa), qui a été importée au Kenya par Vodafone pour Safaricom et Vodacom puis fructifiée par le savoir-faire local et la flexibilité des régulations pour finalement se propager dans presque la totalité du continent.32 Plus globalement, il existe une double causalité entre la qualité de la main d’œuvre et le progrès technologique dans la mesure où il faut des travailleurs qualifiés pour utiliser des machines sophistiquées mais aussi des machines pour aider à promouvoir les compétences des travailleurs.33 Le rôle primordial du réseau logistique a été souligné depuis longtemps car il facilite

non seulement les échanges de biens, de services et de personnes mais aussi d’idées.

La prépondérance du rôle joué par la connectivité aux marchés et par la qualité du marché du travail est d’ailleurs confirmée par les entreprises multinationales elles-mêmes. Après la stabilité du cadre politique, légal et macroéconomique du pays hôte, ces deux facteurs sont considérés comme les plus importants ou très importants par 80% et 73% d’entre elles dans leur décision de localisation (Graphique 14).

8. Graphique 15: La taille, l’accès au marché, et la qualité de la main d’œuvre influencent les décisions des investisseurs internationaux

 

2.2.3 Que signifient ces résultats pour la Côte d’Ivoire ?

Ces résultats sont d’abord une bonne nouvelle car ils confirment les orientations de politiques économiques poursuivies par le Gouvernement ivoirien au cours des dernières années, notamment dans le Plan National de Développement. En effet, l’amélioration du cadre de politiques économique et institutionnelle a été un des éléments centraux de la politique suivie par les autorités ivoiriennes comme cela a été rappelé dans la première partie de ce rapport. Cet effort peut être raisonnablement capté par le score du CPIA qui a progressé de 2,6 en 2010 à 3,4 en 2017. L’attrait des IDE et la promotion de l’exportation sont aussi des choix stratégiques de la Côte d’Ivoire.

Cet enthousiasme doit cependant être tempéré à la lumière de la comparaison présentée dans le tableau ci-dessous. Elle montre que la vitesse de convergence de la Côte d‘Ivoire a été moindre que celle de la moyenne des pays de notre échantillon et largement inférieure, par exemple, à celle du Burkina Faso. Cette faible vitesse s’explique par le score relativement moyen du CPIA et par le manque d’ouverture aux IDE et cela même si la propension à exporter des entreprises ivoiriennes a été relativement forte. Les entreprises ivoiriennes reportent une ouverture vers l’extérieur, avec une plus grande diversité de produits et de marchés que leurs concurrentes dans les autres pays de l’UEMOA mais encore éloignée de celle observée dans les pays les plus performants de notre échantillon.

A l’exception du cadre de politiques économiques et institutionnelles (CPIA), il est révélateur que la Côte d’Ivoire n’a fait que peu de progrès sur les autres variables, notamment celles qui peuvent accélérer sa vitesse de convergence non-conditionnelle et son rattrapage technologique. En effet, ses taux d’IDE et d’exportations par rapport au PIB n’ont pas augmenté significativement ces dernières années par rapport à leur moyenne pendant la dernière décennie. De même, le pays n’a que peu amélioré son classement en termes de développement humain et logistique depuis la sortie crise en 2012.

Cette comparaison révèle non seulement que les IDE et les exportations ont été des canaux relativement peu utilisés par la Côte d’Ivoire mais aussi que leurs retombées positives ont été sans nul doute faibles pour l’économie locale en raison du manque de capital humain et du sous-développement du réseau logistique dans le pays. Ces deux faiblesses expliquent la présence d’un cercle vicieux où, d’une part, le pays n’est pas capable d’attirer des investissements étrangers et, d’autre part, de créer suffisamment de synergies avec le tissu économique local quand ces investissements prennent place. De même, les entreprises exportatrices souffrent du manque de connectivité qui rendent plus difficile leur ouverture et l’échange de biens ainsi que de technologies.

7. Tableau 6 : Où se trouve la Côte d’Ivoire ?

 

2.3. COMMENT ACCÉLÉRER LA TRANSFORMATION ?

La ligne de conduite à tenir pour la Côte d’Ivoire semble relativement claire. Elle doit continuer à améliorer son cadre économique et institutionnel car le lien entre le score CPIA et la vitesse de convergence est non seulement positif mais fort. Toutefois, il faut reconnaitre que les progrès vont prendre du temps car si l’impact positif de l’amélioration du cadre sur la productivité des entreprises et du travail est indéniable, il n’est pas instantané.

Parce que la question est surtout comment accélérer la transition du pays vers l’émergence, l’action doit aussi se concentrer sur la convergence non conditionnelle, à savoir celle qui prend place à travers une ouverture aux investissements directs étrangers et aux exportations car ces canaux favorisent les transferts technologiques indispensables au développement durable des entreprises. Pour réussir, cette ouverture doit s’accompagner par une amélioration des compétences et du réseau logistique. Or, malgré certains efforts, la Côte d’Ivoire n’a pas encore réussi à attirer davantage d’investissements étrangers et à promouvoir une augmentation significative de ses exportations depuis le retour de la stabilité politique en 2012. Ses indicateurs de développement humain et de logistique sont aussi restés autour des scores moyens obtenus pendant la période 2000-16.

Cette stratégie a été utilisée avec succès par la plupart des pays qui ont réussi leur émergence et, plus récemment, par deux pays africains : le Rwanda et l’Ethiopie. L’exemple de l’Ethiopie est intéressant car le recours aux IDE a accéléré la mise à niveau des entreprises locales grâce à leurs interactions avec les entreprises multinationales. Ainsi, non seulement ces investissements ont créé des emplois directs et indirects mais aussi près d’un quart des entreprises locales localisées dans les mêmes districts que les entreprises multinationales déclarent bénéficier de programmes de formation et de licences d’utilisations.34 Dans le même temps, l’attractivité de l’Ethiopie pour les multinationales s’est surtout construite autour d’un coût unitaire de la main d’œuvre attractif et des opportunités de réaliser des économies d’échelle grâce à un marché domestique urbain en rapide expansion et un accès facilité aux marchés globaux à travers le port de Djibouti.

Ce cercle vertueux entre l’ouverture vers les marchés extérieurs, les transferts technologiques et le développement des compétences et du réseau logistique local peut s’illustrer dans le graphique ci-dessous. Il montre que si les investissements étrangers et les exportations peuvent apporter des transferts de compétences et de technologies, ceux-ci dépendent en grande partie de la qualité du stock de capital humain et de la connectivité. Bref, l’ouverture de la Côte d’Ivoire doit s’accompagner par une amélioration de ces deux dernières variables.

6. La stratégie pourrait se dessiner autour de trois axes qui sont brièvement discutés ci-dessous.

  1. Identifier les opportunités

L’ambition d’aider les entreprises nationales à devenir plus compétitives est une longue tradition parmi les décideurs de politiques économiques dans le monde. Elle a suscité des approches divergentes, souvent extrêmes, qui se sont soldées par des échecs comme les politiques protectionnistes ou celles qui ont brutalement exposé leurs entreprises à la concurrence internationale sans ou avec peu de préparation.

L’expérience historique suggère qu’un pays doit suivre une approche séquentielle pour réussir, en comptant d’abord sur ses avantages comparatifs pour ensuite tisser des liens avec les opérateurs sur les marchés internationaux. Cette approche doit s’effectuer en respectant un certain degré de concurrence qui elle-seule permet de préserver une dynamique d’innovation technologique dans la durée.35 Sans concurrence il y a de fortes chances que les entreprises oublient de s’adapter et de progresser. La concurrence peut être établie dans le marché entre des entreprises qui opèrent dans le même secteur (comme par des compagnies téléphoniques ou des banques) mais aussi entre marchés (comme par exemple entre les compagnies téléphoniques et les banques pour les transferts d’argent). Cette logique a prévalu dans la plupart de pays émergents et devrait être, dans la mesure du possible, poursuivie par le Gouvernement de la Côte d’Ivoire.

Sur la base de la théorie économique, les secteurs les plus prometteurs pour une ouverture à la concurrence internationale peuvent être identifiés. La première théorie est celle de Bela Balassa (les « avantages comparatifs révélés »)36 qui préconise qu’un pays doit pousser ce qu’il sait déjà faire, alors que la deuxième approche, intitulée « product space »,37 reprend le même principe mais en argumentant que le pays peut aussi chercher à encourager des activités proches de celles qu’il sait déjà faire. L’application de ces deux théories à la Côte d’Ivoire met en évidence une cinquantaine de produits, en particulier dans l’agriculture, à laquelle se rajoutent des produits dérivés ou associés tels que la transformation des produits agricoles ou la production de produits manufacturés à simple technologie et avec une forte demande sur le marché local et régional (tableau 7). Cette liste est uniquement indicative car elle devrait être complétée par des études sectorielles qui examinent non seulement les avantages de la Côte d’Ivoire mais aussi les conditions et perspectives sur les marchés globaux. Elle est aussi incomplète car elle omet un certain nombre de potentialités dans le secteur des services comme le transport et la logistique, des centres d’excellences en éducation ou encore de cliniques spécialisées.38

5. Tableau 7 : Une liste indicative des potentialités de la Côte d’Ivoire

 

Une fois que les secteurs avec les plus fortes potentialités ont été identifiés, la stratégie devient celle qui a été proposée, à savoir une ouverture vers l’extérieur en favorisant les investissements directs étrangers et les exportations. Presque toutes les technologies qui peuvent façonner l’Afrique de demain sont la propriété d’entreprises multinationales ou opérant dans les pays industrialisés : panneaux solaires, machines portables pour diagnostiques de santé, drones, fibres optiques, équipements WI-FI, et les imprimantes 3D.39 L’importation de ces nouvelles technologies puis leur adaptation au contexte africain avec leur diffusion au sein de partenariats avec des entreprises locales devrait guider la stratégie du Gouvernement. Or, aujourd’hui, les transferts technologiques semblent relativement rares en Côte d’Ivoire puisque seulement 3,4% des entreprises déclarent utiliser une technologie qui a été transmise par une entreprise étrangère, alors que ce pourcentage atteint 15% sur l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne ou même 23% en Malaisie ou au Maroc. En plus, les entreprises ivoiriennes dépensent en recherche et innovation presque 3 fois moins que leurs homologues dans le reste de l’Afrique sub-saharienne (6,8 contre 17,8%).40

Le Gouvernement a mis l’ouverture vers l’extérieur au centre de sa stratégie de développement.

Il y a d’ailleurs une longue tradition d’ouverture économique en Côte d’Ivoire, qui s’est traduite par la présence historique de nombreuses entreprises et de travailleurs étrangers. Le cadre réglementaire tant pour le commerce international que pour les investisseurs étrangers est relativement libéral.

Conscientes du besoin d’encourager le rattrapage technologique de leurs entreprises, les autorités ivoiriennes ont pris plusieurs initiatives comme celle sur l’accord-cadre de partenariat signé entre Nestlé et le Gouvernement ivoirien en novembre 2014 pour la mise en œuvre du Plan Nescafé en Côte d’Ivoire. Cet accord vise à moderniser le secteur par des investissements physiques (à hauteur de 8 milliards FCFA d’ici 2022) et des programmes de formation de 30 000 planteurs aux bonnes pratiques agricoles. La même stratégie de partenariats devrait être au centre de la filière du cacao afin de promouvoir sa « deuxième transformation », à savoir de la pâte de cacao au chocolat, qui serait beaucoup plus lucrative que la première car le broyage des fèves de cacao n’est que peu créatif d’emplois et à faible valeur ajoutée. Parce que le processus de fabrication du chocolat demande beaucoup de capital, un savoir-faire et une technologie actuellement contrôlés par une poignée d’industriels, le défi devient donc de convaincre ces entreprises à transférer une partie de leur technologie et savoir-faire, notamment à travers des partenariats avec des entreprises locales (cf. encadré).

 

4. Comment la Côte d’Ivoire pourrait intégrer la chaîne de valeur de la filière du cacao ?

La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, représentant environ 40% de la production mondiale. Il est cependant moins connu que le pays compte pour 20% de la première transformation des fèves de cacao en pâte (et liqueur) industrielle, juste derrière la Hollande (graphiques).

Les autorités ont l’ambition de conforter cette deuxième place, voire de dépasser la Hollande, avec une augmentation des capacités de transformation dans le pays. Toutefois, cette première transformation n’amène que peu d’emplois et de valeur ajoutée (seulement 8%).

Le véritable enjeu pour la Côte d’Ivoire serait d’accroitre ses capacités au niveau de la deuxième transformation -de la pâte au chocolat- qui capte environ 35% de la valeur ajoutée le long de la chaine de valeur et qui a le potentiel de créer de nombreux emplois. Or, les barrières à l’entrée de ce marché lucratif sont nombreuses. Elles se trouvent d’abord dans le manque de compétitivité de l’industrie ivoirienne qui souffre du coût élevé de l’électricité, du manque de productivité de la main d’œuvre et de la sécurisation foncière. Ensuite, le chocolat est un produit qui n’est guère facile à transporter ce qui est problématique en raison de l’éloignement des principaux marchés de consommateurs. Enfin, ce marché est dominé par quelques entreprises multinationales (cf. graphique) qui sont non seulement capables de réaliser des économies d’échelle mais qui détiennent aussi le savoir-faire.

Cet exercice de conviction auprès des investisseurs étrangers se doit d’être au centre de la stratégie de promotion de la Côte d’Ivoire, qui peut mettre en avant ses atouts comme la disponibilité de matières premières agricoles et certains avantages comparatifs dans les secteurs pré-identifiés dans l’encadré ci-dessus. Cette stratégie doit aussi remédier aux faiblesses de l’économie ivoirienne car celle-ci se doit d’offrir une main d’œuvre qualifiée et un réseau de connectivité performant qui étaient apparus comme deux des facteurs les plus déterminants dans la décision de localisations des investisseurs internationaux. En reprenant l’exemple du chocolat, les fabricants pourraient envisager à se délocaliser uniquement s’ils peuvent trouver des compétences locales capables d’assurer une transformation de qualité ainsi que des facilités de distribution car les centres principaux de consommation sont situés relativement loin de la Côte d’Ivoire. En plus, les synergies avec le tissu industriel local ne pourront se greffer durablement que s’il existe un certain degré de compétences et d’échange dans le pays.

3. Maximiser les synergies par le développement du capital humain

Si l’innovation technique est le plus souvent importée, son adaptation dépend en grande partie des compétences de la part des travailleurs locaux. De plus en plus, de nouvelles starts up émergent en Afrique, notamment dans le secteur de la communication, bâtissant sur les idées d’une nouvelle génération de jeunes Africains – celle qui fréquente l’Université et échange sur le Web, y compris des expatriés qui s’intéressent à leur continent. La Côte d’Ivoire ne fait pas exception à cette mutation et de nombreux projets sont en train de modifier le paysage économique du pays avec, par exemple, l’apparition du e-commerce (Jumia), de l’internet sans fil (Lifi Led), les taxis Uber locaux (Africab), et des plateformes d’information et d’outils de gestion.

La réussite de cette mutation technologique de l’Afrique va dépendre de la qualité du capital humain dans chaque pays. Or, la Côte d’Ivoire est manifestement en retard comme le rappelle son classement modeste, 171ème sur 188 pays dans l’indice de développement humain compilé en 2016 par les Nations-Unies. La moyenne d’années qu’a passé un ivoirien à l’école n’est que de 5 ans, alors qu’elle dépasse 7 ans au Kenya, 8 ans au Vietnam ou 10 ans en Afrique du Sud.

Encore plus révélateur est le nombre réduit de jeunes ivoiriens parvenant à dépasser le niveau d’éducation primaire. En effet, pour maitriser les outils technologiques, il est indispensable de posséder au moins les connaissances et, si possible, des compétences techniques de base. Sur ce front, la performance de la Côte d’Ivoire reste décevante car seul un tiers de ses jeunes terminent le premier cycle de l’école secondaire et un seul sur 25 poursuit ses études après le baccalauréat.

En plus, la qualité de l’enseignement en Côte d’Ivoire laisse aussi grandement à désirer puisque, par exemple, en troisième année de l’école primaire les élèves ivoiriens sont moins performants que ceux du Burkina Faso et du Burundi.41 Si la Côte d’Ivoire se distinguait par l’excellence de ses universités dans les années 1990, elles sont en crise comme le souligne un récent rapport de la Banque mondiale.42

Bref, l’amélioration des compétences, indispensable au développement technologique local, imposera une refonte du système éducatif en Côte d’Ivoire, comme cela avait été d’ailleurs invoqué dans le quatrième rapport sur la situation économique en Côte d’Ivoire.43

Le Gouvernement l’a bien compris, et plusieurs chantiers de réformes ont commencé. Par exemple, le Gouvernement encourage le montage d’une Université virtuelle, qui pourrait améliorer la qualité de l’enseignement et réduire le problème de sur-occupation des amphithéâtres. En mars 2016, la Fondation Jeunesse Numérique, a été créée avec le but de former des étudiants Bac+2 aux bases des outils de gestion, de financement et de communication.

A plus court terme, les autorités peuvent accélérer la formation de compétences à travers les investisseurs étrangers ou les exportations. L’argument est que le développement de compétences locales est gagnant-gagnant tant pour les entreprises étrangères ou exportatrices que pour la main d’œuvre locale. Les entreprises peuvent accroitre leur productivité avec une main d’œuvre plus qualifiée (et certainement moins coûteuse que les expatriés) alors que les travailleurs locaux vont augmenter leurs revenus ou avoir des opportunités supplémentaires d’utiliser leurs compétences dans leurs propres activités ou au sein d’autres entreprises.44 Ces mécanismes de partage sont sans nul doute un des secrets derrière la réussite de pays comme la Malaisie ou la Tunisie qui ont mis en avant les programmes de formation de leurs travailleurs par les opérateurs privés, en particulier étrangers car ceux-ci peuvent amener de nouvelles connaissances et des méthodes de travail plus modernes. 45 Les partenariats entre les entreprises exportatrices et leurs intermédiaires sont aussi utiles pour mieux comprendre les attentes en termes de qualité tant de la part des entreprises que des consommateurs (cf. encadré pour un exemple d’un tel programme en Côte d’Ivoire).

La question est de déterminer comment optimiser ces mécanismes de partages. Il s’agit du problème typique d’un « bien public » où il y a un risque de sous-investissements car les entreprises ne veulent pas dépenser de l’argent sur des employés qui sont susceptibles d’utiliser leurs compétences ailleurs, y compris chez leurs concurrents. Afin de réduire ce risque, l’intervention de l’Etat peut se justifier en réduisant les coûts de formation à travers une subvention. Cette subvention peut prendre plusieurs formes comme le financement direct des programmes pour les employés ou alors en sponsorisant les enseignants. Ces programmes incitatifs sont apparus plus efficients que ceux qui ont cherché à imposer ces programmes, comme à travers des minima de contenu local, même s’ils présentent l’inconvénient d’être relativement coûteux.

 

Partenariat entre une entreprise multinationale et les travailleurs locaux dans le secteur du cacao Le projet Vision pour le changement (V4C) initié par l’entreprise MARS en coopération avec le Gouvernement et des agences ivoiriennes, fournit un appui aux (jeunes) entrepreneurs agricoles pour mettre en place des services agricoles dans le secteur du cacao. Les entrepreneurs reçoivent une formation dans les techniques modernes agricoles ainsi que des compétences entrepreneuriales, et bénéficient d’un financement pour démarrer leur entreprise dans les zones rurales locales (projet pilote dans la région de Soubré). Le projet vise à atteindre 150 000 agriculteurs d’ici 2020, qui bénéficieront d’un meilleur accès aux intrants et aux techniques agricoles, afin d’accroitre la productivité des agriculteurs locaux

Les Ivoiriens de l’extérieur peuvent aussi aider au développement des compétences. Il ne s’agit pas de freiner le départ des travailleurs vers les pays industrialisés, car ils peuvent ainsi accumuler des connaissances et des compétences qu’ils ne pourraient acquérir dans le pays, mais de s’assurer qu’en retour ils participent au développement de leur pays. Cette participation peut se faire en finançant des programmes de formation ou de recherche (par exemple des concours) mais aussi en revenant investir au pays ou en promotionnant des partenariats avec des entrepreneurs locaux. Ce message a été bien compris par plusieurs pays qui ont aussi une forte diaspora à l’étranger dont la Côte d’Ivoire pourrait s’inspirer. A l’exemple de Taiwan, les autorités ivoiriennes pourraient mettre en place une politique incitative qui chercherait à inciter ces jeunes diplômés ou professionnels à revenir. En parallèle, elles peuvent développer des stratégies d’information à travers des réseaux et des campagnes ciblées dans les pays-hôtes, notamment dans les centres d’enseignements supérieurs et techniques. Cet effort a commencé, mais il a encore besoin d’être renforcé et surtout coordonné car aujourd’hui il répond plus à des initiatives ponctuelles portées par des Ministères individuels qu’à une stratégie d’ensemble et concertée du Gouvernement ivoirien.

  1. Optimiser la connectivité

Un élément essentiel pour attirer les investisseurs étrangers ainsi que faciliter l’essor des exportations est la fluidité des échanges. Une bonne connectivité physique et virtuelle permet de réduire les distances entre les entreprises et leurs fournisseurs ainsi que les consommateurs.

Ce rapprochement peut aussi aider à générer des économies d’échelle qui sont tant importantes pour la compétitivité des activités de transformation et de services car leurs coûts fixes sont compensés uniquement si les entreprises ont la perspective d’un volume d’affaires suffisant.46

Enfin, la proximité favorise les échanges d’idées et de technologie.

Comme pour le développement humain, mais pas avec autant d’acuité, la Côte d’Ivoire ne jouit pas encore pleinement d’une bonne connectivité, en dépit de son accès à l’océan et aux marchés globaux. Son classement dans l’indice de performance logistique de la Banque mondiale rappelle que le pays n’était qu’au 95ème rang mondial, derrière le Ghana (88 ème) et encore plus loin de pays comme le Vietnam (64ème) et l’Afrique du Sud (20ème). Si la Côte d’Ivoire apparait relativement performante en ce qui concerne son administration douanière, elle souffre d’insuffisance en infrastructures et dans les délais pour acheminer des marchandises en provenance et en direction de l’extérieur.

2. Graphique 17 : Une logistique qui n’est pas encore au niveau des espérances, 2016

 

Pour la Côte d’Ivoire, trois efforts simultanés pourraient améliorer la connectivité et donc la compétitivité de ses entreprises. Les deux premiers reposent sur l’idée que la distance entre les marchés peut être réduite par une baisse des coûts de transport physique et virtuel. Le troisième effort est conceptuellement différent car il met en avant que les marchés peuvent se rapprocher par le déplacement des personnes et des activités économiques vers les centres urbains. Ces trois efforts sont passés brièvement en revue ci-dessous.

La baisse des coûts de transports passe l’amélioration de l’infrastructure physique mais aussi des barrières administratives qui ralentissent les mouvements de biens, services, de personnes et d’idées. Si, idéalement, ces mouvements devraient être fluides sur l’ensemble du territoire ivoirien, une approche pragmatique est de se concentrer sur les principaux goulots d’étranglement. Dans cette vision, l’action devrait se porter en priorité sur les deux ports de la Côte d’Ivoire (Abidjan et San-Pédro) qui sont de facto les portes principales du pays vers l’extérieur et avec le reste du pays, notamment le corridor du Nord qui joue un rôle critique à la fois dans l’acheminement des produits de l’intérieur du pays vers la côte ainsi que dans l’apprivoisement des villes et le transit avec les pays voisins. En octobre 2016, il fallait encore plus de 96 heures pour acheminer des marchandises par la route sur le trajet Abidjan-Ouagadougou, soit environ 1200 km.

1. Le rôle des ports dans la compétitivité de la Côte d’Ivoire

L’essentiel des échanges commerciaux ivoiriens sont concentrés dans le port d’Abidjan tant en volume qu’en valeur. Le terminal pétrolier d’Abidjan et les autres ports de l’agglomération ont représenté 85% des importations de marchandises en valeur, au premier rang desquelles le pétrole et ses produits dérivés, suivis par les machines et les équipements puis les produits plastiques et pharmaceutiques. En volume, les premiers produits sont le clinker et le riz. Côté exportations, le principal poste frontière d’Abidjan arrive en tête des expéditions, suivi par le terminal pétrolier de Vridi et le port de transit : ensemble, ils ont représenté 73% des exportations en valeur, devant le port de San-Pédro, avec 20% des marchandises en valeur (cacao notamment). Les deux principaux produits d’exportation sont le cacao et le pétrole.

Les coûts pour l’export et l’import de conteneurs sont dans la moyenne des ports dans l’Afrique subsaharienne mais deux à trois fois au-dessus de ceux des ports en Asie. Comparé à son rival au Ghana, le coût à Abidjan est 59% plus élevé à l’export (environ 1 400 dollars) et 44% plus élevé à l’import d’un conteneur. Même si ce niveau de coûts ne pénalise pas le port d’Abidjan par rapport à ses rivaux en Afrique de l’Ouest il se répercute néanmoins sur la compétitivité de l’économie ivoirienne plus globalement.

Parce que la modernisation des infrastructures de transports, y compris le port, a déjà fait l’objet de multiples études au cours des dernières années,47 le propos est plutôt ici de rappeler le poids démesuré des barrières qui trouvent leur origine dans les politiques économiques et le comportement des acteurs. Il est révélateur que 45% des entreprises ivoiriennes interrogées par l’enquête de la Banque mondiale en 2016 considéraient les régulations douanières et commerciales comme un obstacle majeur à leurs activités – contre uniquement 26% en moyenne en Afrique subsaharienne.

En outre, le Port d’Abidjan souffre du manque de concurrence dans l’exploitation de ses terminaux ainsi que le niveau élevé d’intégration verticale de certains opérateurs concurrentiels, y compris dans les activités de transit et d’entrée et de sortie du port. Plusieurs observateurs soulignent que les plus importants délais dans le port d’Abidjan ne se trouvent pas dans le chargement et le déchargement des marchandises, le nombre de mouvement par quai est environ de 35 par heure ce qui est meilleur que Mombassa mais environ 20% inférieur que Djibouti, mais plutôt dans l’entrée et surtout la sortie du port.48 Un effort visant à promouvoir une meilleure fluidité, notamment à travers une concurrence accrue et de meilleurs contrôles (et de sanctions en cas de non-respect des règles) au sein des transporteurs est certainement une priorité.

Comme le reste de l’Afrique, la Côte d’Ivoire est en train de vivre sa révolution technologique depuis l’arrivée de nouveaux outils de communication. L’usage du téléphone portable est maintenant bien établi sur presque tout l’ensemble du territoire et à quelques exceptions, la couverture en fibre optique sera finalisée dans un proche avenir. Or, malgré des progrès récents, les entreprises ivoiriennes restent en retrait dans l’usage de ces nouvelles technologies car uniquement 18% d’entre elles utilisent leur propre site web contre 33% dans le reste de l’Afrique. Si la moitié des entreprises ivoiriennes ont recours à des messages électroniques pour inter réagir avec leurs fournisseurs/clients, cette proportion dépasse 60% dans le reste de l’Afrique et même 70% dans le monde

Les barrières à l’usage des outils TIC par les entreprises sont nombreuses, en particulier pour les PME, mais la principale est certainement liée au rapport qualité-prix de ces services.

Parce qu’une comparaison internationale peut être trompeuse car le prix peut varier suivant la taille du marché et le développement de l’infrastructure, il suffit de souligner que le prix moyen d’une minute de conversation téléphonique sur un portable est 3 fois plus cher en Côte d’Ivoire qu’au Ghana et que le prix d’un abonnement à l’internet y est environ 1,5 fois plus cher, sans doute à cause du manque de concurrence.49 Au-delà de réduire les coûts d’usage, les opérateurs économiques sont encouragés à utiliser davantage d‘outils virtuels s’ils peuvent en tirer des bénéfices supplémentaires. Le marché des applications est en train d’exploser en Afrique, et les téléphones mobiles servent de plus en plus de comptes en banque, d’achats en ligne, d’outils pédagogiques, de GPS, etc. Toutes ces nouvelles utilisations offrent des perspectives nouvelles pour de nombreux opérateurs en Côte d’Ivoire car elles réduisent non seulement leurs coûts de transport mais aussi d’information et de transactions.

Enfin pour conclure, l’urbanisation de la Côte d’Ivoire permet de rapprocher le marché des producteurs et distributeurs ce qui permet aussi de favoriser les économies d’échelle ainsi que d’encourager les transferts technologiques et de connaissance. Ce n’est pas un hasard que les centres technologiques se trouvent presque toujours dans les centres urbains ou à leur proximité. A nouveau, l’objet de ce rapport n’est pas d’approfondir ce sujet, qui a déjà fait l’objet de plusieurs études y compris de la Banque mondiale, mais surtout de rappeler que si la Côte d’Ivoire est déjà majoritairement urbaine (avec environ 55% de sa population localisée dans les villes), ce phénomène n’est pas encore efficient d’un point de vue économique.50

Au risque de schématiser, il y a deux directions que les autorités ivoiriennes pourraient poursuivre pour rendre leur villes plus efficientes. La première est d’augmenter, comme argumenté par un rapport récent de la Banque mondiale, la densité économique au sein d’Abidjan car le nombre d’entreprises « formelles » par habitant y est environ 10 à 20 fois inférieur à celui observé dans une ville asiatique.51

Cet effort devra se réaliser tout en réduisant les risques de congestion. La deuxième direction, déjà en marche en Côte d’Ivoire, est de développer les villes secondaires qui apparaissent de plus en plus comme des charnières indispensables entre le monde rural et urbain.52

Dans cette vision, le développement de villes comme San Pedro et Bouaké devient une priorité.