L’aveu d’échec du secrétaire d’Etat au Budget : « L’Etat ne crée pas d’emplois…plusieurs millions de personnes en emplois précaires »

Moussa Sanogo, Secrétaire d'Etat chargé du Budget

Le Secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, chargé du Budget et du portefeuille de l’Etat, , était l’invité de la RTI dans le cadre de son plateau, “Le Magazine du Dimanche“. Il a abordé divers sujets, en admettant, entre autres que « plusieurs millions de personnes (sont) en emplois précaires », ce qui prend le contre-pied de la communication officielle du gouvernement.

Qu’est-ce que le Budget citoyen ?

Le Budget citoyen est un document qui permet à monsieur tout le monde de lire de façon très simple le budget, de savoir les sources de financement du budget de l’Etat et de savoir comment l’Etat utilise ces ressources pour les dépenses publiques, les constructions de routes, des écoles, le paiement des salaires et toutes les dépenses de l’Etat. En gros, il s’agit pour le citoyen de savoir comment le document est adopté en son nom et comment les ressources sont levées et utilisées en son nom.

Qu’est-ce qui a conduit le gouvernement à adopter un tel système ?

C’est d’abord la volonté d’améliorer la transparence qui exige que le citoyen sache la façon dont les différentes autorités utilisent les ressources. C’est également la volonté d’être en ligne avec les normes internationales. Parce que dans les pays un peu plus avancés économiquement que nous, ce type de document existe. Il est donc important que nous puissions être également en ligne avec ces différents Etats.

Le budget citoyen est donc différent du budget programme et du budget par objectif ?

Effectivement. Le budget citoyen est une simplification, une synthétisation du budget mis à la disposition du citoyen. En revanche, le budget programme est une autre façon de présenter et de définir le budget en comparaison avec le budget de moyen. Le budget programme est un budget qui va se caractériser par le fait qu’il s’étend sur plusieurs années ; en général 3 ans. Alors que nous avons aujourd’hui des budgets de moyen qui sont définis pour une année. La seconde chose, c’est que les budgets sont mis en place pour des programmes. La supervision d’utilisation de la ressource affectée au programme est plus forte et mieux faite que lorsqu’il s’agit d’un budget de moyen. Nous mettons par exemple 100 milliards Fcfa à la disposition d’un ministère pour l’entretien routier. Certaines difficultés peuvent faire qu’en cours de route, les ressources soient affectées à une autre situation qu’on considérait urgente. Avec le budget programme, ça va être plus difficile, lorsque l’Etat a dégagé la ressource, c’est bien pour un programme donné. Et il va falloir faire le nécessaire pour atteindre les objectifs liés à ce programme. Et le responsable du programme devra rendre compte. Il faut qu’on s’assure que tous les francs qui ont été dégagés ont été utilisés à bon escient.

De quel mécanisme dispose le citoyen pour connaitre le budget qui est alloué de façon générale, surtout le budget alloué à sa zone ainsi que ce qui doit être fait ?

Les mécanismes sont divers et variés. Vous avez d’abord la représentation nationale. Le citoyen a un député qui le représente à l’Assemblée nationale. Il peut, à tout moment, l’interpeller pour avoir les détails du budget. Il y a ensuite les services administratifs dont la direction générale du budget et des finances, en particulier des unités comme la CENIOP où le citoyen peut s’informer. Enfin le citoyen a la possibilité d’aller sur le site du secrétariat d’Etat chargé du Budget pour voir le budget de l’Etat. Mieux vous avez tous les 3 mois la situation de l’exécution du budget qui y est disponible. Vous y avez d’autres informations comme les passations de marchés publics. Le citoyen peut donc à tout moment s’informer de la façon dont le budget est exécuté.

« Une économie capable d’encaisser une baisse de 35% d’une année à l’autre des prix de notre première matière première d’exportation sans pour autant que le pays ne traverse des difficultés importantes, mérite d’être saluée »

Qu’est-ce qu’on peut retenir de l’année 2018, au niveau de votre département ?

2018 a été une année qui a été marquée par beaucoup de défis. Ça n’a pas été toujours très facile. Nonobstant cela, nous avons poursuivi et de façon générale le pays a poursuivi sa marche vers l’avant. Ça a été une année où nous avons respecté le niveau du déficit budgétaire arrêté avec le FMI. Un Etat qui est capable de respecter ses engagements en matière d’exécution budgétaire est un Etat qui fait la preuve de son sérieux et qui permet d’avoir de meilleures relations avec les investisseurs internationaux. Nous avons également poursuivi les travaux en matière de dématérialisation des opérations de passation des marchés publics, institué également un mécanisme d’évaluation des DAF. C’est une réforme très importante. Parce qu’elle va nous permettre d’aller un peu plus loin dans la bonne gouvernance. Je citerais également d’autres éléments comme les scanners qui ont été déposés aux frontières. C’est un programme qui va se poursuivre. Nous ferons venir une interconnexion des systèmes douaniers avec des pays voisins comme le Burkina Faso, le Ghana. J’ajouterai également le suivi des entreprises publiques. Il y a toute une batterie d’indicateurs qui a été définie pour suivre au mieux les résultats des entreprises publiques. Cela, pour s’assurer que nous allons dégager de la ressource qui permettra également de desserrer les contraintes financières de l’Etat. Ce sont plusieurs domaines qui ont été abordés. Nous allons aller beaucoup plus loin en matière de digitalisation des opérations de l’administration.

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Parlez-nous un peu plus de l’évaluation des DAF. Vous venez de l’évoquer. De quoi s’agit-il ?

Il y a déjà un ensemble de règles qui encadrent les activités de l’ensemble des fonctionnaires, en particulier le DAF. On appellera cela « des incitations négatives ». Il y a aussi ce qu’on peut appeler des incitations positives qui permettent de créer une saine émulation dans la qualité de la gestion de la dépense publique. Quelles sont les dispositions qu’on prend pour éviter que certaines dettes de l’Etat apparaissent dans le cadre des relations avec les opérateurs économiques. Comment est-ce qu’on prend les dispositions pour que la qualité du service fait soit assurée. Comment est-ce qu’on s’assure que les procédures budgétaires sont bien respectées et faites de façon diligente? Ce sont autant d’éléments qui vont faire l’objet d’évaluation pour chacun des DAF de tous les ministères et entreprises du pays afin de nous assurer d’avoir les résultats que nous souhaitons.

« Il faut avoir une administration performante en matière de recouvrement de ressources »

Les recettes des impôts ont atteint, l’année dernière, les 2000 milliards Fcfa. C’est inédit. Qu’est-ce qui explique cette performance ? Comment avez-vous réussi cela ?

C’est d’abord la qualité de notre politique économique. On n’excède pas 2000 milliards Fcfa par hasard. C’est bien parce que nous avons une politique économique de qualité qui permet la création de richesses que l’administration fiscale arrive à lever suffisamment de ressources. Il n’y a pas que cela. Il faut avoir une administration performante en matière de recouvrement de ressources. Ce sont toutes les diligences que nous avons définies pour nous assurer que l’administration fiscale travaille au mieux et que les contrôles fiscaux se font de la meilleure manière possible. Surtout la question de la digitalisation pour que nous sortions de plus en plus de tout ce qui est manipulation humaine pour qu’on aille vers l’usage de l’électronique de manière que la collecte des impôts se fasse au mieux.

Que pensez-vous des performances des autres régies financières ?

Je suis également fier des performances des autres régies. L’administration douanière a eu des difficultés. Vous savez que le prix du cacao n’est plus ce qu’il était il y a 2 ans. En 2017, il a baissé de 35% d’une année à l’autre. Cela permet de saluer la qualité de la gestion de l’économie de notre pays. Parce qu’il faut se souvenir qu’à la fin des années 80, nous avons connu un choc pareil et ça a drainé des difficultés économiques fortes. Une économie capable d’encaisser une baisse de 35% d’une année à l’autre des prix de notre première matière première d’exportation sans pour autant que le pays ne traverse des difficultés importantes, mérite d’être saluée. C’est pour cela que je suis également très satisfait de ce qui s’est passé en matière de résultat au niveau de l’administration douanière. Egalement aussi au niveau des entreprises publiques, les choses se passent également mieux.

Il y a quelques années, le budget de la Côte d’Ivoire s’élevait à 3000 milliards Fcfa. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 7 mille milliards Fcfa. Qu’est-ce qui explique cette hausse exponentielle ?

Si l’Etat ivoirien est capable d’afficher un budget pareil, ça veut dire que les activités économiques s’accroissent. C’est-à-dire qu’au-delà de tous les débats et discours qu’on peut faire sur la question de la croissance, c’est bien parce que nous avons une croissance forte que nous sommes capables de supporter un budget important. Autrement ça ne serait pas possible. La seconde chose, c’est la preuve également que nous avons une gestion macroéconomique saine. Parce que c’est la qualité de notre gestion macroéconomique qui est certifiée par la qualité du programme que nous avons avec le FMI qui rassure les investisseurs internationaux des différents pays à nous accompagner dans la levée des ressources pour pouvoir financer notre développement. Dans ce sens, essentiellement ces 2 facteurs mis en ensemble qui nous permettent aujourd’hui d’afficher un budget de 7 334, 3 milliards Fcfa, je pense que nous allons continuer ainsi pour le bonheur des citoyens ivoiriens.

 Vous avez parlé de croissance forte. La Côte d’Ivoire affiche un taux de croissance en moyenne de 8% depuis quelques années. C’est quoi la croissance ?

La croissance est un terme qui peut apparaître un peu savant mais pour expliquer les choses simplement, prenez un seau. Dans le processus de fabrication des seaux, on va utiliser par exemple des matières plastiques, de l’électricité… On va appeler tout cela les consommations intermédiaires qui vont nous permettre d’arriver à un produit final qu’est le seau. Le seau qui va être valorisé à 100 Fcfa là où les consommations intermédiaires ont coûté 75 Fcfa par exemple. La différence de 25 Fcfa fait la valeur ajoutée. Et la croissance dans le pays est la somme de toutes les valeurs ajoutées de l’ensemble des produits de notre économie, l’ensemble des branches d’activités. Et c’est cela qui fait la richesse qui doit être partagée. Et qui, selon moi, n’est pas si mal partagée que cela. Même si certains pensent le contraire.

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Que répondez-vous à ceux qui pensent que la croissance ne se ressent pas dans les assiettes ?

Je crois qu’il faut regarder les choses avec un détachement. Au niveau du secteur public, la masse salariale en 2012 était à 935 milliards Fcfa. Aujourd’hui, elle est de 1720 milliards Fcfa. Nous avions 170 000 fonctionnaires en 2012 et aujourd’hui nous en avons 270 000. Cela veut dire que l’Etat fait de gros efforts en termes de partage de la richesse créée. Quand vous créez de la richesse, vous pouvez en faire 2 choses. Vous pouvez en consommer ou pouvez investir pour pérenniser le processus de création de richesse. Et c’est ce que le gouvernement fait. Sur le niveau d’investissement public en Côte d’Ivoire, il est passé de 640 milliards Fcfa en 2012 à 1900 milliards aujourd’hui. Ça veut dire qu’il a été multiplié par 3. Quand on regarde notre cadre de vie, quand on regarde le parc auto qui s’accroit, les maisons qui se créent, les façades qui s’embellissent… Tout ça, c’est le résultat de la croissance.

« Ce n’est pas le gouvernement qui crée les emplois »

Il y a maintenant le fait que nous avons quand même connu des années difficiles, il y a quand même un stock de personnes qui s’est accumulé au niveau du marché de l’emploi. La population active en Côte d’Ivoire c’est plus de 10 millions de personnes, même si vous créez à peu près 7 mille emplois dans le secteur formel par mois. Ce n’est pas mal mais ça peut être difficile de résorber tout ce stock. En la matière, les citoyens eux-mêmes sont interpellés. Ce n’est pas le gouvernement qui crée les emplois. Le gouvernement crée les conditions de l’emploi et il appartient aux citoyens de saisir les opportunités. Il y a par exemple plus de 5 millions d’habitants à Abidjan, plusieurs millions de personnes en emplois précaires. Dans le même temps, notre pays manque de vivriers, de poissons, de viandes. Or on peut obtenir tout cela sur n’importe quel centimètre carré de la Côte d’Ivoire. Il appartient donc aux Ivoiriens de prendre quelquefois les dispositions pour aller dans les secteurs d’activités où ils peuvent s’en sortir.

Il y a donc beaucoup de personnes à Abidjan pour rien ?

 Pas tant seulement des personnes à Abidjan. Il y a le fait qu’il y a effectivement des opportunités qui peuvent se faire ailleurs et qu’il faut savoir saisir.

Le pays est un peu trop « macrocéphale » ?

Oui, on peut le penser. Je crois que lorsqu’il a été défini avec le président de la république l’idée des districts, c’était un peu cela. C’est-à-dire de faire en sorte que le développement du pays soit un peu plus équilibré au niveau territorial.

« la dette fait partie de la vie d’une économie moderne »

Que répondez-vous à ceux qui parlent de surendettement de la Côte d’Ivoire ?

Ils n’ont peut-être pas les bonnes informations. D’abord la dette fait partie de la vie d’une économie moderne. L’individu s’endette pour bâtir une maison où sécuriser sa famille. L’Etat a le même processus. Lorsqu’il s’endette, c’est pour investir ou améliorer l’outil de production. Quand un individu va auprès de sa banque, la banque va regarder ce qu’on appelle sa quotité. Est-ce qu’il a la capacité de pouvoir s’endetter jusqu’à un certain niveau. C’est le même principe pour les Etats. Là-dessus, il y a ce qu’on appelle l’analyse de la viabilité de la dette qui permet de savoir si le pays peut effectivement soutenir un certain rythme d’endettement. La Côte d’Ivoire le fait de façon régulière tous les 6 mois avec le FMI et les résultats sont là. Nous sommes l’un des pays les moins endettés de l’Union économique et monétaire ouest africaine.

D’accord mais n’y a-t-il pas un niveau d’endettement à ne pas dépasser ?

Oui. Il y a un niveau d’endettement qu’il ne faut pas dépasser. Mais c’est en lien avec vos capacités. Les grands pays ont quelquefois des taux d’endettement qui vont de 80% à 100%. C’est bien parce qu’ils ont les capacités de soutenir cet endettement.

Propos retranscrits par Français Becanthy

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