Mgr Antoine Koné dénonce la corruption dans l’administration : « les résultats des concours sont connus d’avance »

Voici l’homélie de Monseigneur Antoine Koné, , président de la Commission épiscopale pour la pastorale sociale (Cepas) prononcée le dimanche 8 avril 2018 à la Paroisse Sainte Thérèse de Marcory de l’archidiocèse d’Abidjan

Le dimanche 8 avril 2018 de la Divine miséricorde a été marqué par un important message de Monseigneur Antoine Koné, Evêque du Diocèse d’Odienné, président de la Commission épiscopale pour la pastorale sociale (Cepas). Dans ce message dit à la Paroisse Sainte Thérèse de Marcory de l’archidiocèse d’Abidjan, l’homme de Dieu, appelle à l’union, à la fraternité, an pardon et surtout à l libération des détenus politiques. Ci-dessous l’intégralité de son homélie.

(…) Chers compatriotes ivoiriennes et ivoiriens,

Alors que nous en sommes encore à nous réjouir d’une joie immense et éternelle devant le mystère de la Résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ, évènement inouï et indicible qui sonne la mort de la mort et ouvre pour nous une vie neuve et immortelle, voici que l’Eglise, notre Mère nous invite à entrer instamment dans ce grand mystère de la Divine Miséricorde où Dieu pardonne nos péchés et nous accueille en Son Fils unique Jésus-Christ.

Cette solennité est bien l’initiative spirituelle de Saint qui l’a instituée le 30 Avril 2000 lors de la canonisation de .

Comprendre le mystère de la Divine Miséricorde aux lendemains de la Pâques du Christ, c’est être amené à saisir en profondeur et dans sa densité théologique, l’amour insondable et éternel du Dieu Père de Jésus-Christ à l’égard de notre humanité. Bien plus, c’est porter un regard sur cet amour rédempteur qui pardonne et régénère toute l’humanité jadis tenue captive par le péché.

La miséricorde est l’essence ou la nature propre de Dieu qui, de tout temps, a de la compassion pour sa créature et a toujours manifesté sa volonté de rachat ou de salut pour ses enfants enlisés dans le péché.

Chers frères, chères sœurs,

Le Pape François a su trouver les mots justes pour définir ce mystère où Dieu se lance à corps perdu à la recherche de l’homme pécheur. n écrit à cet effet: « La miséricorde est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est ce chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché » (Bulle d’indiction du pape François pour le jubilé extraordinaire : Misericordiae Vultus.)

Oui, le projet de l’amour de Dieu est de retrouver le chemin de l’homme qui était perdu et de le ramener vers la vie. Ce projet ou mieux cette loi fondamentale d’Amour brise les chaines de la mort et ouvre grandement les portes de la vie à l’humanité tombée dans la déchéance du péché.

L’acte de miséricorde est un véritable cœur à cœur de Dieu avec les hommes qui, en retour, doivent s’ouvrir les uns aux autres, s’accueillant comme des frères et des sœurs. C’est un acte primordial de communion, d’amour entre Dieu et l’humanité.

Le mystère pascal qui déploie toute la puissance de l’amour libérateur de Dieu dans la passion, la Mort et la Résurrection de Jésus Fils de Dieu incarné, laisse entrevoir un signe matériel éloquent: « le tombeau ouvert et vide ».

Oui, les témoins de la résurrection trouvent le tombeau ouvert et vide et s’entendent dire par l’Ange du Seigneur que le Christ n’est plus à chercher parmi les morts. Il est victorieux de la mort et vivant à jamais.

Chers frères, chères sœurs,

Le tombeau est ouvert. N’est-ce pas là une invite à ouvrir toutes les prisons-tombeaux disséminées ici et là où croupissent plusieurs de nos frères et sœurs qui, beaucoup de fois, clament leur innocence et dont le cri ne semble pas être entendu par ceux qui pourraient les aider à ressusciter?

Ce matin, chers frères et sœurs, le Christ nous appelle à sortir des tombeaux où nous nous tenons nous-mêmes captifs, nous repliant de manière égoïste sur nous-mêmes et nous fermant à nos frères et à nos sœurs.

Il s’agit pour nous de nous déprendre de nous-mêmes pour nous ouvrir à l ‘horizon eschatologique du Christ ressuscité qui construit pour nous une humanité nouvelle en vue de notre communion avec Dieu et partant de notre communion les uns avec les autres En somme, ce deuxième dimanche de Pâques, Dimanche de la Divine Miséricorde, nous conduit à sortir de nos peurs ou de la prison de nos peurs pour célébrer la vie qui jaillit du tombeau.

A ce stade de mon propos, qu’il me soit permis d’adresser quelques mots de gratitude à ceux qui président aux destinées de notre beau pays.

En effet, nous sommes témoins des efforts consentis d’année en année pour améliorer le sort de nos frères et sœurs pensionnaires des différentes prisons. Par eux ou au travers de leurs actions, beaucoup de nos frères et sœurs reclus dans nos prisons ont pu retrouver leur liberté. De telles actions prophétiques s’inscrivent bien dans la dynamique de cette solennité de la Miséricorde Divine que nous fêtons ce matin avec faste.

De la sorte, nous saluons leur bonne disposition d’esprit pour la libération d’autres détenus dans un futur proche. Déjà la mise en liberté de certains prisonniers aux lendemains de la crise post électorale en est une preuve tangible et nous restons confiants que l’avenir pourra donner le sourire à beaucoup de familles angoissées et même révoltées par la détention prolongée de leurs parents. Cela participe bien de la décrispation du climat socio-politique de notre pays. C’est pourquoi nous saluons avec déférence cette volonté de nos Autorités qui se sont inscrites sur le chemin de la réconciliation afin que les fils et filles de ce pays se retrouvent dans la paix pour construire la Côte d’Ivoire nouvelle en vue d’un vivre ensemble harmonieux et porteur d’espérance.

Cependant, pour l’heure, au regard de l’actualité des maisons d’arrêt et de correction de notre pays, nous constatons que, malgré tous les travaux de rénovation réalisés ici et là, beaucoup reste encore à faire.

En effet, il s’agit de continuer à assainir le milieu carcéral et encourager les autorités à se pencher sur l’état d’hygiène exécrable de nos prisons, au nom de la dignité dont tout homme est investi.

Oui, tout homme est créé à l’image de Dieu et revêt de ce fait une dignité de fils de Dieu, sauvé en ces temps qui sont les derniers par la mort et la résurrection du Christ et rendu désormais porteur de l’Esprit.

C’est dire que la déshumanisation en milieu carcéral doit être combattue avec toute l’énergie que cela commande. C’est le lieu plus que jamais de décrier le surpeuplement et la promiscuité dont nos maisons carcérales sont le théâtre.

En effet, les effectifs sont là, choquant nos sensibilités d’hommes et de femmes et interpellant notre conscience de croyants.

Ainsi, par exemple, la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA), conçue pour 1500 détenus, en compte aujourd’hui 5.925. La prison de Daloa prévue pour 270 personnes, se retrouve avec 937 détenus. Celles de Korhogo, de Sassandra et de Soubré accueillent respectivement 388, 504 et 387 pensionnaires en lieu et place de 83, 66 et 85 prévus.

C’est ainsi que sur un effectif total de 34 prisons en Côte d’Ivoire, nous comptons un nombre pléthorique de 16.254 personnes dont 15.257 hommes, 383 femmes et 4583 mineurs.

Ces chiffres ne doivent point nous laisser indifférents. Ils doivent plutôt nous pousser à agir avec promptitude pour décongestionner nos prisons.

Il est aussi à faire remarquer qu’à côté de la question du surpeuplement de nos maisons de détention, il s’en trouve également un manque criard de structures de formation qui permettraient d’initier nombre de pensionnaires à des métiers qu’ils exerceraient à leur libération, permettant ainsi leur réinsertion dans la société.

Ne serait-il pas possible d’occuper ces hommes et ces femmes à exercer pendant le temps de leur détention, des activités dont les fruits serviraient à améliorer leur condition de vie?

Cela permettrait de les arracher à l’oisiveté qui constitue, à coup sûr, la mère de tous les vices, car nous apprenons avec tristesse que beaucoup de nos frères et sœurs s’initient à de nouvelles techniques de vols et deviennent les canaux de distribution de stupéfiants tels la drogue et ses dérivés.

Au regard de la vie carcérale qui devient de plus en plus préoccupante eu égard à la dignité humaine qui se trouve écorchée, nous venons implorer la clémence de nos Autorités pour la libération de nombreux détenus de droit commun. Cela donnerait un visage plus humain à nos maisons d’arrêt et de correction.

Cependant, nous savons bien que cela requiert que les multiples dossiers en souffrance soient instruits. Or, nous apprenons que les magistrats en charge des instructions sont en nombre insuffisant. Peut-être pourrait-on en recruter davantage. Ou pourrait-on trouver rapidement un mécanisme qui permettrait d’accélérer la procédure judiciaire au bénéfice de ceux ou celles restés longtemps détenus sans jugement? Un tel état de fait pourrait être bénéfique pour les détenus innocents qui croupissent dans nos prisons et qui, finissant par perdre espoir, se laissent mourir.

Nous en appelons donc à la grâce au niveau le plus haut pour ramener les effectifs carcéraux à un niveau acceptable et plus humain.

Il convient, par ailleurs, de relever que nous portons en nous-mêmes certaines prisons d’ordre moral et spirituel tels la haine, l’orgueil, l’indifférence et la corruption.

Oui, la haine semble continuer à caporaliser beaucoup de nos concitoyens.

A vrai dire, la haine ou le rejet de l’autre constitue la gangrène qui continue d’enliser la cité éburnéenne et compromet gravement notre vivre ensemble.

Oui, des hommes et des femmes continuent de se regarder en chiens de faïence ou en ennemis et nourrissent l’occasion rêvée, disent-ils, pour prendre leur « revanche ». N’est-ce pas là ce qui tend à freiner notre marche vers la réconciliation ?

A côté de cette prison qui enlise plus d’un de nos frères et sœurs, se trouve celle de la suffisance et de l’orgueil.

En effet, des gens se comportent dans la cité tels des intouchables pour qui les lois ne comptent point. A dire vrai, ils font ce qu’ils veulent, devenant ainsi le symbole de l’impunité. Ils narguent tout le monde et s’accaparent tout. Ils vont même jusqu’à prendre ce qui ne leur appartient guère. Ils défient tout le monde. Leur arrogance les tient prisonniers et leur bouche les oreilles pour ne pas entendre le cri des pauvres dont ils enlèvent le pain de la bouche.

L’on ne saurait passer sous silence le fait de la corruption qui a la peau dure en Eburnie. On dirait une fatalité. Cette déchéance morale qui met à mal la vie de la Nation et hypothèque l’émergence ou le développement du pays, mérite d’être dénoncée et combattue avec force et détermination.

Le milieu de nos examens et concours n’est-il pas celui qui paie un lourd tribut à cette gangrène généralisée?

Aussi ils sont nombreux ceux de nos concitoyens qui ne croient plus en la possibilité de réussir à nos concours sans avoir auparavant payé le prix requis par ces agents corrupteurs tapis dans l’ombre de notre Administration. Ainsi l’on peut continuer à s’inscrire et à composer alors que les résultats sont déjà connus. Il n’est donc pas étonnant que notre Administration soit bondée aujourd’hui de fonctionnaires ou d’agents de l’Etat qui passent le temps à faire autre chose parce que n’ayant pas la capacité d’occuper la fonction.

Nous ne saurions terminer sans nous adresser à certaines personnalités de la vie publique.

Aussi, nous lançons un appel pressant aux hommes politiques de qui dépend beaucoup la paix. Nous les invitons à sortir de la prison de la politique politicienne dont les calculs mesquins ne sont pas faits pour favoriser la cohésion et la paix.

Puisse le Dieu miséricordieux les inspirer à se retrouver pour un dialogue franc au bénéfice de leurs frères et sœurs.

Comme dit le Pape François, ils doivent lancer des ponts entre eux pour le bien de la Côte d’Ivoire.

Oui, il faut des ponts, des ponts et encore des ponts.

Dans certaines situations, on doit arriver à la négociation car il n’y a pas d’autres moyens, mais cela c’est aussi une question d’humilité politique.

Oui, chers politiciens, le peuple de Côte d’Ivoire attend que vous lanciez des ponts. Cela décrisperait sans doute le climat social et favoriserait l’épanouissement de tous ceux ou celles qui s’interrogent sur l’avenir.

Oui’ « il faut négocier tout en ayant la conscience, la certitude que, dans une négociation, on perd toujours quelque chose, mais tous gagnent. La négociation est un instrument de paix et on y participe avec l’objectif de perdre le moins possible … On perd toujours quelque dans les négociations mais tout le monde gagne » (pape François) . Et là, c’est une bonne chose pour notre jeune démocratie.

Aux forces de défense et de sécurité, au nom du Christ Ressuscité, nous vous invitons à sortir des prisons de vos mutineries répétitives pour devenir une armée de développement et de paix. Oui, une armée qui charme les concitoyens et qui ne constituera plus une peur pour les frères et sœurs. Nous prions à cet effet les autorités compétentes à continuer de se pencher sur l’amélioration des conditions de vie de nos soldats.

Aux jeunes. Au nom du Christ, nous vous lançons un appel à sortir de vos prisons de violence. L’on n’a pas besoin de faire des revendications par la destruction des biens publics. Il faut respecter le bien commun.

C’est aussi l’occasion de vous inviter à quitter vos prisons de paresse et de l’oisiveté qui vous conduisent sur les chemins du désespoir et la tragédie de l’immigration clandestine vers l’Europe où le rêve du bonheur se transforme en cauchemar dans le désert du Sahara et sur les marchés d’esclaves en Lybie. Ces prisons dont vous devez aussi vous libérer, sont celles de la drogue, de l’alcool et du sexe qui finissent par vous transformer en de véritables loques humaines et compromettent gravement votre avenir et celui de nos jeunes nations.

N’est-ce pas cela qui explique votre refuge dans les prisons obscures de broutage et de cybercriminalité où l’appétit démesuré de l’argent vous conduit fatalement vers les prisons déjà surpeuplées de nos cités.

Chers frères et sœurs,

Osons ouvrir toutes ces prisons dans lesquelles nous nous sommes enfermés consciemment ou inconsciemment et qui font tant de mal à nos sociétés et qui sont préjudiciables au progrès et à la paix de notre pays.

Avec le Ressuscité, nous avons foi que cela est possible. Alors la Côte d’Ivoire, le pays que nous aimons tous, pourra goûter aux fruits de la joie retrouvée et de l’amour qui fait exploser toutes les barrières pour un vivre ensemble heureux et harmonieux. Cela sonnera alors le début d’une ère nouvelle de développement où tous chanteront Alléluia, Alléluia, Alléluia, le Christ est ressuscité. La paix soit avec vous !

Et que Dieu Tout Puissant vous bénisse abondamment maintenant et à jamais, Lui qui est Père, Fils et Saint-Esprit. Amen.

Monseigneur Antoine KONE,

Evêque d’Odienné,

Président de la Commission Episcopale de la Pastorale Sociale