Kalifa Tokpa: « Ouattara, le maître du jeu qui pousse intelligemment ses adversaires à la faute »

Le spécialiste en analyse des discours politiques, Kalifa Tokpa Sêdè, fait une analyse des stratégies politiques d’ face à ses adversaires.

Ci-dessous la contribution du spécialiste Kalifa Tokpa.  » Alassane Ouattara et ses adversaires politiques« 

En démocratie, le combat politique consiste principalement à pousser ses adversaires à la faute. Il s’agit moins de ne pas commettre d’erreurs soi-même, mais de pousser ses adversaires à en commettre celles qui les dévoilent, les exposent à la critique et au final qui les perdent. A ce jeu démocratique, le Président Ouattara a fait preuve d’une habileté politique hors norme au cours de ces 30 dernières années en Cote d’Ivoire.
On le sait: L’homme parle peu. Ses mots sont rares et son verbe est mesuré. Mais par petites phrases ou de petits jeux de mots, il a poussé tous ses adversaires à la faute qui les a perdu.

Démonstration:

1) Octobre 1992 : « En 1995, on verra »

Lors d’une émission télévisée, un journaliste demande au Premier ministre Ouattara s’il sera candidat à la prochaine élection présidentielle de 1995. Réponse: « En 1995, on verra ». Cette petite phrase crée l’émoi chez le Président de l’Assemblée nationale d’alors, Henri Konan Bedié et son entourage. Le dauphin constitutionnel qui rôgnait son frein depuis une décennie sort du bois, ameute ses troupes de suiveurs et déclare la guerre au Premier Ministre Ouattara. Bedié panique littéralement et tire dans tous les sens. Alors que le pays qui sortait de dix années de marasme économique et de « conjoncture » commençait à se redresser grâce au travail herculéen de Ouattara, Bedié engage le parlement contre le gouvernement.

Alassane Ouattara et ses adversaires politiques

Cette situation permet à Ouattara de faire l’inventaire des forces en présence, de savoir sur qui il peut compter. Il prend la mesure du marigot politique ivoirien et décide de prendre du recul pour mieux affûter ses armes. Au décès du Président Félix Houphouet Boigny, il accepte le poste de DGA du et va se préparer à Washington en consolidant son réseau d’amis dans le monde et se donner les moyens pour une course à la présidentielle en Côte d’Ivoire.

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2) Avril 1995: « Ce code électoral est inique »

Alors que Bedié parvenu au pouvoir en 1993, a préparé un code électoral taillé sur mesure pour barrer la route à une candidature de Ouattara à l’élection présidentielle de octobre 1995, les thuriféraires du pouvoir Bedié veulent faire croire que ce code n’est dirigé contre personne. Mais ce bout de phrase de Ouattara crée une fois de plus l’émoi et la colère chez Bedié et ses suiveurs. Cest la foire aux injures, les attaques personnelles basées sur l’origine et la religion. La théorie de l’ivoirité se généralise. Tous ceux qui sont soupçonnés de par leur origine ou leur religion d’être proches ou sympathisants de Ouattara broient du noir. Ils sont limogés en cascade de l’administration. Bedié crée un électorat captif à Ouattara qui, depuis Washington, observe avec une certaine délectation, Bedié s’enfoncer politiquement tout seul à Abidjan.

3) Septembre 1999: « Je frapperai ce régime moribond et il tombera »

Revenu de son poste de DGA du FMI à Washington en août 1999, Ouattara annonce lors d’un congrès extraordinaire du , sa candidature à la présidentielle d’octobre 2000. Ici encore, ce n’est plus la panique, mais la folie qui s’empare du pouvoir Bedié. Ouattara et le font l’objet de tous les ostracismes et même d’humiliations. Le premier meeting du à Dabou est interdit. Les militants du parti sont sauvagement battus et traités d’étrangers. Les dirigeants du , dont la douce Henriette Dagri Diabaté, sont emprisonnés. Bedié et ses ouailles déclarent que la mère de Ouattara n’est pas sa mère.

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De la pure folie qui s’empare du régime. Lorsque Ouattara prononce « je frapperai ce regime moribond » Bedié et ses suiveurs interprètent la phrase au premier degré. Ils pensent à un coup d’État militaire. Du coup après l’administration civile, Bedié engage une purge générale dans la hiérarchie militaire. C’est le limogeage en cascade d’une catégorie d’officiers. Résultat des courses: Ce sont des caporaux et des sergents qui déboulonnent en 24 heures, un régime à bout de souffle, affaibli et en déconfiture le 24 Décembre 1999.

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4) Juillet 2000: « Je demande au peuple de voter OUI à la constitution »

Le Général Robert GUEI que les caporaux ont mis au pouvoir en décembre 1999 prend goût au pouvoir. Poussé par Gbagbo et sa femme, la terrible Simone, Guei veut s’accrocher au palais. Il engage un débat hideux sur le « et » et le « ou » dans la nouvelle constitution de la 2ème république. Il s’agissait de savoir si le père et la mère d’un candidat à l’élection présidentielle devaient être tous les deux ivoiriens. Guei et ses conseillers issus essentiellement du FPI de Gbagbo veulent transformer le vote de la nouvelle constitution en un référendum « Pour ou contre Ouattara ».

Alassane Ouattara et ses adversaires politiques

Mais Ouattara se révèle une fois de plus, plus intelligent et plus habile. Après un long silence dans le débat, qui laissait croire qu’il appellerait à voter NON, il finit par appeler « le peuple à voter OUI ». C’est la panique générale au palais présidentiel. Guei et ses conseillers FPI font changer le « ou » en « Et » trois jours après le début de la campagne référendaire. Il devient alors patant et évident que la constitution est dirigée contre Ouattara. Guei ne se remettra jamais de cette erreur.

5) Novembre 2001: « Il ne faut pas attendre 5 ans pour aller à de nouvelles élections »

Elu avec moins de 20% de l’électorat ivoirien, Gbagbo arrive au pouvoir en Octobre 2000 dans les conditions « calamiteuses » selon ses propres termes. Tous les principaux candidats avaient été écartés par le Général Guei. Gbagbo souffre d’une illégitimité qui gêne toutes les grandes chancelleries à Abidjan. Tout le monde pense que pour la stabilité du pays, il faut rapidement recourir à de nouvelles élections et permettre au peuple de se choisir démocratiquement son Chef. Donc, lorsque en toute logique Ouattara demande de recourir au peuple pour de nouvelles élections avant 2005, les refondateurs prennent une fois de plus le message au premier degré. Ils sont terrifiés. En réaction, tout ce qui ressemble à du Ouattara est soumis à la terreur. La haute administration du pays est aseptisée et nettoyée de tous ceux qui sont soupçonnés de sympathie avec Ouattara.

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Alassane Ouattara et ses adversaires politiques
Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié d’accord sur plusieurs points

Acheter ou lire « Le Patriote » quotidien du RDR vaut limogeage ou mise en quarantaine. Un Escadron de la mort cible les opposants politiques. Nombreux parmi eux sont assassinés. Dans l’armée, c’est la terreur. Des officiers sont mis « au garage ». De nombreux militaires sont traqués et harcelés. Ils fuient en masse dans les pays voisins. Gbagbo promet de « verser le feu » sur la tête des pays qui accueillent ces militaires en rupture de ban avec l’armée nationale ivoirienne. Alors que le bon sens commandait à Gbagbo de tendre la main à tous les ivoiriens au sortir d’une élection contestable et contestée qui l’a porté au pouvoir, cette petite phrase de Ouattara lui a fait perdre la tête. Et son régime a sombré dans la guerre et dans le sang. Résultat des courses : Gbagbo est aujourd’hui aux mains de la Cour pénale internationale.

6) Novembre 2016: « Le jeune homme »

Voilà la petite expression affective du Président Ouattara à l’égard de qui a fait perdre la tête à Tieni Gbanani. Pour si peu, Bogota et ses petits compagnons se sont émus à la folie. Et Soro a versé dans la défiance. Manipulé par Bedié et entouré de « conseillers » comme , Soro s’est mis à rêver grand. Après un parcours prometteur, le jeune homme qui s’est fourvoyé se retrouve aujourd’hui isolé, totalement cadenassé et transformé en chaton sans défense dans la jungle politique ivoirienne.

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7) Aout 2019 « Je vais proposer une légère modification de la constitution de 2016 »

Voici la petite phrase qui va pousser Bedié qui entretenait le doute sur sa candidature personnelle à l’élection présidentielle de 2020, depuis son départ du RHDP, à se dévoiler sur les médias internationaux . Il imagine, alors que Ouattara n’a rien dit sur la nature de la modification qu’il veut apporter à la constitution, qu’il s’agit d’une limitation d’âge qui l’éliminerait. Bedié se découvre complètement dans « Jeune Afrique » et menace de déstabiliser le pays s’il n’est pas candidat. Ouattara sait maintenant à quoi s’en tenir…
Je vous l’ai dit. Le fils de Nabintou Cissé a toujours un coup d’avance! Alassane Ouattara et ses adversaires politiques.

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