« Le Mali risque de sombrer comme la Somalie sombra il y a quelques années de cela » – Eric Boheme
« Mali ou Somali ? » Une analyse d'Eric Boheme à la suite des attaques des groupes djihadistes malgré la prise du pouvoir par les militaires.
Il y a deux ans de cela à un jour près, une junte militaire prenait le pouvoir au Mali en déposant le président démocratiquement élu Ibrahim Boubacar Keita, dit IBK, qui faisait face depuis plusieurs mois à une contestation populaire menée par un mouvement appelé M5-RFP. Depuis longtemps, les Maliens n'avaient plus confiance dans une classe politique discréditée, corrompue, inefficace, adepte de la « transhumance électorale » et ne s'intéressant qu'à ses intérêts personnels. Pas plus que dans des institutions soumises, partiales et corruptibles. Le discours de la junte axant sa priorité sur la restauration de la sécurité recueillit donc une large approbation d'un peuple malien indigné par la mort de très nombreux soldats dans des embuscades ou des attaques menées par des groupes djihadistes. En particulier l'attaque de la garnison de Moura, qui s'était soldée par la mort de 39 soldats, avait choqué et révolté la population malienne et contribué à jeter l'opprobre sur le pouvoir politique ; même s'il s'avéra ensuite que c'est en raison de la désinvolture, de la concussion et de la vénalité de la hiérarchie militaire que ces soldats n'avaient pas été relevés, manquaient de munitions et même de quoi manger !
Les Maliens ne comprenaient pas plus comment les groupes djihadistes pouvaient occuper une partie de son territoire et terroriser une partie de la population, alors que trois puissantes armées étrangères stationnaient sur son sol depuis plusieurs années pour les éradiquer : la force Barkhane de l'armée française, les détachements africains du G5 Sahel, enfin les milliers de soldats de la Minusma (ONU).
Deux ans après, où en est-on ? Les 45 militaires qui viennent d'être tués à Tessit lors d'une attaque djihadiste, en miroir tragique à celle de Moura, témoignent de façon macabre que l'intégrité territoriale n'a pas été restaurée, bien au contraire : les groupes djihadistes et d'autres groupes plus ou moins rebelles, plus ou moins trafiquants qui pratiquent rackets et enlèvements, ont étendu leur zone de nuisance : alors que les attaques terroristes étaient concentrées dans le Nord du Mali, elles sèment maintenant la mort et la désolation dans tout le pays. Au point de pouvoir attaquer il y a quelques semaines de cela le cœur du pouvoir putschiste : la base militaire de Katy, située à moins de 20 km de Bamako !
Dans environ la moitié du territoire malien la présence de l'Etat a disparu : il n'y a plus de préfet, plus d'administration, plus d'écoles, plus d'hôpitaux… Dans ces territoires abandonnés à la violence des groupes armés, la population vit sous le joug des djihadistes et des trafiquants, pendant que les officiers putschistes se préoccupent plus de leurs villas en construction que des villages rackettés, incendiés. De très nombreux édiles locaux, craignant pour leur vie, ont dû fuir également. Les exactions contre les civils se multiplient (exécutions sommaires, tortures, intimidations, imposition de la charia, taxes illégales) et la population locale est constamment massacrée par les djihadistes, par l'armée malienne elle-même ou par les groupes d'autodéfense qui la suppléent (milices communautaires et mercenaires russes) : disparition de 52 civils mauritaniens probablement tués par l'armée malienne ; massacre de plusieurs centaines de civils par l'armée et les mercenaires de Wagner en mars 2022 ; exécution de 132 civils par les terroristes en juin 2022 dans le cercle de Bankass, la litanie barbare est sans fin…
Les uns soupçonnent les villageois de complicité avec les autres, les autres les punissent pour complicité avec les uns. Les uns et les autres les assassinent sans vergogne. Plusieurs centaines de milliers de paysans maliens ont dès lors été obligés de quitter leurs villages sans leurs biens et sans leurs troupeaux, pour fuir ces tueries de masse épouvantables. Ils se sont réfugiés dans des villes elles-mêmes souvent soumises à un blocus par les djihadistes. Au total, plus de 500 civils avaient été tués en 2021. Ce décompte macabre va être très largement dépassé en 2022. Et n'oublions pas que plus de 260 casques bleus de la Minusma ont perdu la vie au Mali, ainsi que 53 soldats français.
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C'est donc un échec sans appel de l'ambition affichée par la junte militaire : éliminer les groupes djihadistes, restaurer l'autorité de l'Etat sur tout le territoire.
Pourquoi en est-on arrivé à ce résultat navrant ?
Parce qu'il n'y a pas de miracles !
En premier lieu, la hiérarchie militaire malienne est restée ce qu'elle était : avide de pouvoirs, de prébendes et fuyant les combats : un journal malien relevait à un instant T que seuls 2 généraux sur plus de 150 étaient montés sur le théâtre des opérations ! Et l'armée malienne, même quand ses bases étaient proches des lieux des attaques djihadistes, « traînait » avant d'intervenir, pour ne pas avoir à les affronter. On a plus souvent vu les nouveaux maîtres du pays dans les palais, dans les amphithéâtres de cénacles à n'en plus finir qu'à la tête de leurs troupes pour combattre.
Également parce que comme partout ailleurs, les militaires se révèlent incompétents pour gouverner un pays : ils n'ont pas été formés pour cela. Quand leur impéritie s'applique à un pays dont l'administration est déjà faible comme au Mali, cela ne peut conduire qu'à des effondrements successifs. D'autant que l'impunité prévaut : on n'annonce que des enquêtes « virtuelles » qui n'aboutissent jamais à condamner les coupables. Les barbares peuvent donc continuer à voler, à détourner, à enlever, à torturer et à tuer.
Ensuite, parce que les putschistes maliens sont tombés dans le travers paranoïaque qui guette tous ceux qui prennent le pouvoir par la force : on ne compte déjà plus les soi-disant complots, renversement de gouvernement, accusations et arrestations de politiques et de journalistes. Ce raidissement va couper lentement mais inexorablement les putschistes de la société malienne, au fur et à mesure que cette dernière se rendra compte que ces janissaires ne sont pas plus capables que les précédents gradés d'assurer leur mission : assurer la sécurité du pays et de sa population. Plus les Maliens vont en prendre conscience, plus la junte va les réprimer : « Il est de plus en plus difficile d'exprimer une opinion dissidente sans courir le risque d'être emprisonné ou lynché sur les réseaux sociaux » déplorait le Sénégalais Alioune Tine, expert des Nations unies pour les droits humains au Mali.
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Enfin, le terrorisme djihadiste n'est qu'un des problèmes à affronter : outre les irrédentismes qui renaissent en profitant de la faiblesse de l'Etat, les Peuls semblent de plus en plus ciblés et victimes des raids de l'armée ou des chasseurs traditionnels, ce qui risque de créer un conflit inter-ethnique. La mauvaise gouvernance et la corruption sont tellement ancrées dans les mœurs que pour la population provinciale, l'arrivée d'un nouvel administrateur (préfet, sous-préfet, directeur des douanes, commissaire…) est vécue comme un fléau : c'est immanquablement plus de pots-de-vin et de cadeaux à verser, sans aucune amélioration des conditions de vie ! La classe politique malienne reste divisée comme jamais, alors que de plus en plus de Maliens sont tombés dans la pauvreté et la précarité.
Il n'y a plus de cap, plus de politique effective malgré les déclarations continues émises depuis Bamako par les soi-disant organismes de la transition. La junte militaire est désormais dépendante de la Russie, ce qui finira par entrer en contradiction avec son nationalisme sourcilleux. Elle s'est isolée de ses partenaires continentaux (inculpation de militaires ivoiriens) et des institutions panafricaines. N'ayant plus les soutiens militaires des bataillons français et africains du G5 Sahel, le territoire qu'elle administre se réduit comme peau de léopard.
Le Mali risque donc de sombrer comme la Somalie sombra il y a quelques années de cela.
Eric Boheme