Guillaume Soro: « le jour où j’ai décidé de prendre les armes » (suite et fin)

expose ici la 2e raison qui l’a poussé à prendre les armes le 19 septembre 2002 pour appeler au retour de la démocratie en Côte d’Ivoire.

Un dicton nous dit que « Celui qui ne sait pas est un imbécile, celui qui sait et qui se tait est un criminel ». Moi, j’ai décidé de réagir. Suivant le principe admis par les Nations unies, j’ai décidé que l’heure était malheureusement venue de programmer une indispensable insurrection.

Ma résolution a été confortée par une seconde raison: au-delà de la violence du régime, son orientation politique repoussante minait la cohésion nationale. et ses partisans avaient décidé de faire leur le concept d’ “ivoirité” inventé en 1993 par l’ancien président de la République de Côte d’Ivoire, .

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L’ivoirité n’est ni plus ni moins qu’un concept xénophobe. L’ivoirité est un mot dont le vrai sens ne signifie rien d’autre que: “La Côte d’Ivoire aux Ivoiriens”, c’est-à-dire, en clair, à ceux qui sont originaires du Sud, les Nordistes étant considérés comme étrangers dans leur propre pays.

Il est bien connu que cette théorie de l’ivoirité a d’abord été crééé de toutes pièces pour exclure du jeu politique un homme, l’ancien Premier ministre ivoirien . Pour l’écarter des élections présidentielles de 2000, nos dirigeants sont même allés jusqu’à vouloir le priver de sa nationalité. Comment pouvez-vous avoir été Premier ministre d’un pays, et devenir subitement un étranger dans ce même pays ? La police ivoirienne est allée jusqu’à interroger la mère de M. Ouattara pour lui demander de prouver qu’il était bien son fils. Un juge ivoirien avait pourtant délivré un certificat de nationalité à M. Ouattara.

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Mais cela ne calmait pas les partisans de l’ivoirité qui en sont venus à modifier la loi fondamentale. Depuis le vote de ce texte dans un contexte bien peu démocratique, la ségrégation est devenue officielle dans mon pays.

Ce qu’on appelle l’ivoirité n’a été inventé que pour empêcher cet homme dérangeant de se présenter. Mais par ricochet, les bazookas du discours anti-Ouattara se sont retournés contre l’ensemble des Ivoiriens originaires du nord du pays. A ce discours s’est ajouté un discours religieux, parce que les gens du Nord sont majoritaires musulmans. Ce cocktail Molotov a débouché sur des pogroms anti-nordiques.

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Puis, ce racisme spécifique s’est attaqué progressivement à tous les étrangers. Profitant de la crise économique que la Côte d’Ivoire traversait, les chantres de l’ivoirité ont appuyé sur l’accélérateur xénophobe en prétendant que, s’il n’y avait pas de travail, c’était parce qu’il était aux mains des faux Ivoiriens et des étrangers. Le discours est devenu doctrine.

Les conséquences ont été dramatiques. La chasse à l’étranger, aux supposés étrangers, s’est mise en route. Je l’ai vécue et j’en ai souffert. J’ai effectué tout mon cursus scolaire, du nord au centre puis du centre au sud du pays, sans jamais avoir le sentiment que, quelque part, je pourrais un jour être rejeté du simple fait de mon nom. Nous étions tous ivoiriens, personne ne cherchait à savoir de quelle ethnie ou de quelle famille venait son voisin.

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Avec l’apparition du concept d’ivoirité, on a vu des policiers s’attaquer aux citoyens qui portaient des boubous ou qui avaient des noms à consonance nordique. Même l’administration devenait raciste. Jusqu’au sein du milieu intellectuel, les Dioulas – un grand peuple du Nord – ont été décrits comme des profiteurs et des envahisseurs. Cela m’a effrayé et révulsé.

Courageusement, le président sénégalais de l’époque, Abdoulaye Wade a déclaré à l’époque: “les Burkinabé vivent aujourd’hui en Côte d’Ivoire ce qu’aucun Africain ne vit en Europe.” Ses propos ont soulevé un tollé, mais c’était la stricte vérité.

Le concept de l’ivoirité a été – est toujours – pour mon pays une véritable arme de destruction massive. Quand les Forces nouvelles ont pris en main le contrôle du nord de la Côte d’Ivoire, nous avons trouvé une note officielle affichée dans les commissariats, qui demandait spécialement aux Ivoiriens dont les noms sont de consonance nordique de présenter les cartes d’identité de leurs parents et de leurs grands-parents avant de pouvoir eux-mêmes bénéficier d’une carte d’identité.

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Lors des contrôles routiers, quand les policiers tombaient sur des cartes d’identité avec des noms à consonance nordique, ils les déchiraient tout simplement.

Les Maliens, les Burkinabé, les Africains venus des pays voisins souffraient aussi de la politique raciste qu’a engendrée le développement de l’ivoirité. Ils étaient littéralement pris pour cibles: on leur tirait dessus, on déchirait leurs pièces d’identité. Sans identité ni papiers, ils finissaient en prison. L’image de notre pays terre d’accueil s’est considérablement dégradée à l’étranger. Nos camarades étudiants africains ne nous comprenaient plus.

La situation sociopolitique ne cessait de se dégrader. Contre l’ivoirité, face aux kalachnikovs et aux milices de Gbagbo, alors que les citoyens se voyaient dans l’impossibilité de s’exprimer librement et de manifester les mains nues dans les rues, l’insurrection armée devenait inévitable. J’ai décidé de quitter mon pays, de rejoindre ceux qui voulaient lutter pour la démocratie et de leur apporter mon savoir-faire politique et ma détermination.

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