Toute l’histoire des Agni racontée par le Pr Simon Pierre Ekanza

L'histoire fabuleuse des Agni racontée par le Pr Ekanza
L'histoire fabuleuse des Agni racontée par le Pr Ekanza

IvoireSoir.net vous propose l’intégralité de l’interview sur l’histoire des racontée par , professeur émérite d’histoire moderne et contemporaine à l’université Félix Houphouët-Boigny de Cocody (Abidjan). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, « La Côte d’Ivoire, terre de convergence et d’accueil », a été publié en 2006, aux éditions CERAP. Dans cette interview, le professeur médaillé du CAMES, nous retrace l’histoire du peuple agni.

Simon Pierre Ekanza est professeur émérite d’histoire moderne et contemporaine à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody (Abidjan). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier, « La Côte-d’Ivoire, terre de convergence et d’accueil », a été publié en 2006, aux éditions CERAP. Dans cette interview, le professeur médaillé du CAMES, nous retrace l’histoire du peuple agni.

Pr Simon Pierre Ekanza
Pr Simon Pierre Ekanza
Pr Simon Pierre Ekanza

Professeur, une question simple pour commencer : qui sont les Agni et d’où viennent-ils ?

En Côte d’Ivoire, le peuple Agni comprend  six grands groupes : le Sanvi, le Ndénié, le Moronou, le Djuablin, le Bona et le Bini-Barabo, auxquels il faut adjoindre l’enclave de Tiassalé, constituée d’Agni venus du Moronou et du Sanvi.

Un recensement de 2 002 attribue aux grandes zones Agni les données statistiques suivantes : Aboisso 536.500 habitants, Abengourou 488 200 habitants, Bongouanou 909 800 habitants, soit 1 934 500 habitants, sans compter les populations des autres zones considérées comme des habitats traditionnels Agni.

Toutefois les locuteurs Agni seraient, du point de vue du nombre, deux fois moins importants, environ un million de personnes. Tous ces groupes partagent des traits culturels communs et prétendent être de la même origine historique, se réclamant d’un même ancêtre commun, .

Qui est ce personnage ?

Permettez, avant de dévoiler les origines du peuple Agni et de faire connaissance avec cette figure de proue qui semble être à la source de toute l’histoire du peuple, que nous nous interrogions sur l’étymologie du mot qui sert à désigner ce peuple.

D’où vient le terme « Agni » et que signifie-t-il ?

La première mention écrite d’un nom  à  consonance proche du mot « Agni » () remonte à la date de 1715. Elle provient d’une carte du géographe français, J.B. Bourguignon d’Anville, l’un des plus grands de son époque. L’, également connu sous le nom d’Ebrosa, désignait alors l’un des Etats de l’arrière-pays du golfe de Guinée, situé aujourd’hui dans le Sud-ouest de la République du . L’ était célèbre auprès des Européens pour la qualité de son or ; il échangeait avec les Européens, et particulièrement avec les Pays-Bas, « l’or le plus pur et le plus fin » de toute la côte.

« SON SOUVERAIN, ANO ASOMAN, LE FONDATEUR  DE L’ETAT EBROSA, ÉTAIT ENTRÉ EN DISSIDENCE AU MILIEU DU XVIIE SIÈCLE AVEC SON SUZERAIN, BOADU AKAFU BREMPONG, ROI DU , LE PLUS PUISSANT DE TOUS LES ETATS AKAN DE L’ÉPOQUE »

En froid avec ce dernier, de plus en plus méprisant à l’égard des Etats tributaires, Ano Asoman avait pris ses distances, refusant de paraître à la cour et de s’acquitter de la contribution de plus en plus lourde en or, qui était exigée de son Etat, l’Aowin, ainsi que des Etats voisins, soumis à sa domination. Cet état d’insoumission conduisit à une hostilité ouverte entre le Denkyira et l’Aowin. La confrontation entre ces deux Etats finit par avoir lieu au cours de la troisième décade de la fin du siècle.

La guerre tourna, dans un premier temps, à l’avantage des futurs Aowin qui écrasèrent l’armée Denkyira au point qu’il ne resta, selon l’auteur hollandais, Bosman, aucun survivant sur le champ de bataille du côté Denkyira, pour porter la triste nouvelle dans le camp des vaincus, l’Aowin ayant massacré, toujours selon le même auteur, environ deux mille soldats à l’adversaire.

« C’EST À L’ISSUE DE CETTE VICTOIRE SUR LE DENKYIRA QUE LE PEUPLE, RASSEMBLÉ AUTOUR D’ANO ASOMAN, S’ATTRIBUA LE NOM D’AGNI, LITTÉRALEMENT, LE PEUPLE QUI « A GRANDI », QUI A MÛRI DANS L’ÉPREUVE ET A PRIS SES RESPONSABILITÉS EN SE LIBÉRANT DU JOUG DU DOMINATEUR »

Depuis lors, le nom (ou le surnom) d’Agni ou Aowin, déformation du mot « Agni », a été conféré aux sujets d’Ano Asoman. Cet événement marque la date de naissance du peuple. C’est le « point fixe » de toute l’histoire postérieure qui aura marqué durablement toute la conscience collective du peuple. Cette explication en est une, l’une des plus significatives sur l’origine du mot. Cependant, il en existe d’autres.

Mais qui est Ano Asoman et qui sont ces hommes qui constituent son peuple ?

Les ancêtres d’Ano Asoman sont originaires d’Anyuanyuan, une localité située dans le nord du Ghana actuel, plus précisément dans la région Brong-Ahafo, près de Tekyiman. Ils quittent leur pays d’origine en direction du Sud, probablement au début du XVIe siècle, attirés vers l’océan par l’ouverture des premiers comptoirs portugais et les perspectives d’enrichissement, offertes par le trafic avec les Européens.

Leur descente vers le Sud est marquée de plusieurs étapes. A l’issue de plusieurs années d’errance qui les conduisit successivement en Adansi, le foyer culturel , puis dans le Juaben en pays Asante, ils finirent par s’établir à proximité de l’Etat , dans le Wassa-Amanfi, où ils fondèrent la célèbre localité baptisée du nom d’Anyuanyuan-Amanfi, en souvenir du premier Anyuanyuan de Tekyiman, le pays des ancêtres.

LES PREMIERS  (APPELONS AINSI LES ANCÊTRES AGNI), QUI PRENNENT LA DIRECTION DU SUD, APPARTIENNENT AU CLAN OYOKO, DONT L’UN DES ANCÊTRES FUT NANA BE, LE ROI LE PLUS ANCIEN DES AOWIN, DONT LA TRADITION AIT RETENU LE NOM.

Son siège royal, dont hériteront les successeurs d’Ano Asoman, parvenus dans le Moronou, précisément dans le Ngatianou, est désigné sous le nom de Nan’Be-bia, sous-entendu Nana Ebi bia, (la chaise de Nana Ebi). A Nana Bi succède , souverain extrêmement entreprenant qui sera à l’origine de Jedua, Betenase, Ehileso et également d’Anyuãnyuã du Wassa-Amanfi.

Lire aussi : La vraie histoire des Agni racontée (Première partie)

Le nom d’, prédécesseur immédiat d’Ano Asoman à la tête des Anwianwian, n’est pas moins célèbre. La richesse en or de son royaume avait dépassé les limites du territoire, éveillant l’envie de ses voisins, et suscitant en particulier la jalousie de Boadu Akafo Brempong, le souverain Denkyira . Celui-ci conçoit alors le projet de s’emparer du territoire occupé par les Anwianwian. Ce fut le prétexte majeur du combat engagé par Boadu Akafo Brempong, relaté tantôt, au cours duquel le souverain Denkyira trouvera la mort. La guerre entre les deux Etats reprit quelques années plus tard. L’issue de cette deuxième phase des hostilités se solda par la défaite des Aowin qui, après leur triomphe sur le Denkyira, se laissèrent aller à des querelles intestines.

Que devient alors Ano Asoman ?

La conséquence majeure de la défaite des Anyuanyuan face au Denkyira sera le départ d’Ano Asoman en direction de l’Ouest, avec l’idée fixe de se créer un nouveau royaume. Il part, suivi des membres de son lignage et de quelques compagnons, et va fonder le royaume de l’Aowin-Ebrosa, habité alors par les Sohié et les Ananbura. L’Etat créé, il faut l’agrandir, le protéger et le défendre contre les agressions extérieures. Ce sera l’histoire de la quarantaine d’années qui courent de 1677 à 1721.

LE ROYAUME AOWIN-EBROSA DEVINT AINSI LE LIEU DE RASSEMBLEMENT D’UNE MULTITUDE DE RÉFUGIÉS VENUS DU N’ZIMA, DE L’ADANSI, DE  L’AKIM, DE L’ASANTE ET MÊME DU DENKYIRA, BREF DE TOUS LES HORIZONS.

Quel est à ce moment, l’objectif poursuivi par l’ancêtre des Agni ?

L’objectif d’Ano Asoman et des nouveaux immigrants était multiple : échapper à la domination oppressive du Denkyira ; contrôler la route commerciale de l’Ouest conduisant des gisements aurifères des régions du Nord (Bono, Tekyiman et Wenchi) à la côte, où étaient installés les comptoirs européens ; et enfin accroître le nombre de ses sujets. Il va, pour cela, pratiquer une politique de large ouverture à l’endroit des peuples voisins, vaincus et opprimés par le Denkyira. Le royaume Aowin-Ebrosa devint ainsi le lieu de rassemblement d’une multitude de réfugiés venus du N’zima, de l’Adansi, de  l’Akim, de l’Asante et même du Denkyira, bref de tous les horizons. L’afflux des réfugiés s’accrut et devint quotidien surtout à l’approche de l’affrontement entre Denkyira et Asante au tournant du XVIIe siècle.

ANO ASOMAN NOUE DES ALLIANCES AVEC LA PLUPART DES ETATS VOISINS, EN PARTICULIER AVEC LE SEFWI, AUTRE NOM DU SAHYE, LE WASSA ET LE TWIFO

D’autre part, en prévision de ce conflit, qui a marqué la mémoire de tout le peuple, Ano Asoman noue des alliances avec la plupart des Etats voisins, en particulier avec le Sefwi, autre nom du Sahye, le Wassa et le Twifo. De concert avec ses alliés, il s’emploie à fermer aux Denkyira toutes les voies commerciales d’accès aux points d’approvisionnement de la côte, afin de les priver de toute acquisition de fusils et munitions.

Il est probable que ce soit au cours de cette période de préparation active de part et d’autre à la guerre, qu’Ano Asoman, souverain de l’Aowin, reçoit la visite des ancêtres des Ndenye : Amalanman et Ehuman Kabran, envoyés successivement par le Denkyrahene (le roi du Denkyra) pour le convaincre à se ranger de son côté.  Au lieu de fléchir Ano Asoman, ce sont au contraire les messagers du roi Denkyira, les futurs Ndenye, qui se laissent persuader par Ano Asoman de s’établir dans son royaume, sur les terres qu’il leur accorde généreusement. Tous les réfugiés en terre d’Ebrosa y créent une cité colossale de plusieurs milliers d’habitants, le nouveau Anyuanyuan, devenu   « kulofwan », retourné à la forêt, dont se souviennent encore aujourd’hui tous les immigrés Agni de Côte-d’Ivoire.

Les Agni en Côte d'Ivoire
Les Agni en Côte d’Ivoire

A quel moment les Agni entament leur migration du , vers la Côte d’Ivoire ?

La guerre, entre le  d’une part et l’ et ses alliés dont l’Ebrosa d’autre part, eut lieu. Elle se solda par l’éclatante victoire des alliés sur le Denkyira  à Feyase en 1701. L’Aowin avait placé beaucoup d’espoir dans cette victoire ; Il y voyait, entre autres, la fin des exactions multiples et autres tributs exigés par le Denkyira .

Lire aussi : La vraie historie des Agni (Première partie)

Mais c’était sans compter avec l’ambition de l’Asante, son allié d’hier qui, pour asseoir et consolider son autorité, adopte le même comportement que l’ennemi commun d’hier, le Denkyira : il entreprend, après la victoire de Feyase, une série de guerres, tantôt punitives, tantôt de conquête. Cette turbulence de l’Asante contrastait avec la force tranquille que respirait l’Aowin. Celle-ci lui venait de sa puissance militaire, s’accroissant de jour en jour avec l’afflux incessant de réfugiés. Elle ne tarde pas à inspirer crainte et méfiance à l’Asante.

« LES DEUX ETATS DEVINRENT ALORS TRÈS MÉFIANTS L’UN DE L’AUTRE. LA GUERRE DEVINT MENAÇANTE »

Elle sera déclenchée par l’Asante qui en attendait l’occasion. Celle-ci lui sera offerte en 1712. Cette année-là, l’Aowin accorde l’asile à tout un corps d’armée asante, fort d’environ trois mille hommes. Envoyés pour soumettre le territoire d’, les soldats Asante pillent et saccagent la localité, puis le régiment au complet se réfugie avec tout le butin dans l’Aowin .

Lire aussi : La vraie histoire des Agni (Deuxième partie)

C’était l’acte à ne pas commettre, qui attisa la colère de . Cela d’autant plus que ce geste de provocation venait s’ajouter à d’autres qui menaçaient l’équilibre dans la région: l’Aowin, après s’être rendu maître des voies d’accès reliant le centre du pays akan aux comptoirs européens de la côte ouest, avait annexé les riches gisements aurifères du pays Ahafo, le berceau des ancêtres Asante, situés à l’ouest de Begho, le centre commercial le plus réputé de l’époque, reliant le pays akan aux grandes villes du Sahel. Cet ensemble d’actes provocateurs, jugés insolents par l’allié d’hier, ne pouvait rester impuni. L’Asante envahit alors l’Ebrosa. Le dénouement en sera la bataille d’Anyuãnyuã de 1715, suivie de la défaite et de l’exode des Aowin en direction de l’Ouest.

« LA ROUTE DE LA MIGRATION SERA EMPRUNTÉE SUCCESSIVEMENT PAR LES ANCÊTRES DES FUTURS NDENYEN, SANVI, MOROFOUÈ ET TOUS LES AUTRES GROUPES AGNI »

Quel enseignement tirez-vous de cette histoire qu’on pourrait qualifier de fabuleuse ?

Je souligne que cette histoire dévoile l’essentiel sur le passé des Agni : leurs origines, leurs errances à travers le temps, leurs activités, mais aussi le nom du héros, fondateur de la nation avant son éclatement, survenu à la défaite d’Anyuanyuan, cause de la migration.

« L’HISTOIRE NOUS RENSEIGNE AUSSI SUR LE REFUS DU PEUPLE AGNI DE TOUTE FORME D’OPPRESSION ET LA VOLONTÉ DE S’EN LIBÉRER PAR L’UNION SACRÉE DE TOUS SES ENFANTS AUTOUR D’UN LEADER »

Mais peut-on arrêter l’histoire ? Celle-ci se répète inlassablement. A l’issue de la migration, sur les sites récemment occupés, chacune des fractions du peuple répète  l’histoire mais à un autre niveau : comme aux temps anciens, du milieu du peuple, de nouveaux leaders émergent, des Etats se bâtissent ; les modes de vie, les valeurs, les normes et les institutions propres au peuple sont ressuscitées, reprennent vie, au besoin en subissant des transformations ; c’est le signe du dynamisme du peuple.

Avec www.andresilverkonan.com

Paquinou 2018 : Agni et Baoulé passent au peigne fin leur alliance à Yamoussoukro