7 août 1960 : Voici l’intégralité du discours historique d’Houphouët (1ère partie)

YECLO.com a retrouvé pour vous le discours d’Houphouët-Boigny du 7 août 1960, proclamant l’indépendance de la Côte d’Ivoire. (Première partie).

Messieurs les présidents et chefs d’Etat, Monsieur le ministre, chef de la délégation française, Excellences messieurs les députés, mesdames et messieurs,

Voici arrivé, pour toi, ô mon pays, mon pays aimé, l’heure tant attendue où ton destin t’appartient entièrement. Peuple de mon pays, laisse éclater ta joie, tu mérites cette joie. Tu as souffert plus que tout autre, en patience, longtemps. Mais ta souffrance n’a pas été vaine. Tu as lutté mais utilement, puisque la victoire, tu la connais aujourd’hui. Le besoin de dignité que tu portais en toi, le voilà enfin satisfait.

Alire aussi : Amnisitie, prisonniers politiques, CEI : Voici l’intégralité du discours d’Alassane Ouattara

Tu es libre, et, avec fierté, tu entre dans la grande famille des nations. Mais cette joie immense ne nous fera pas oublier nos morts illustres. Nous pensons à eux avec reconnaissance et nous nous inclinons avec respect devant ceux qui sont morts en héros au cours de notre lutte émancipatrice. Nous les associons à notre allégresse.

Je veux dire à Monsieur le Ministre d’Etat Louis Jacquinot, qui préside avec tant de distinction la délégation française, combien je suis touché, combien la Côte d’Ivoire est touchée par les termes de son beau discours. Venant d’un homme comme lui dont tout le monde se plaît à reconnaître et à louer la probité intellectuelle et la noblesse de caractère, ces paroles ajoutent à notre confusion.

Monsieur le Ministre d’Etat, vous avez bien voulu rappeler   mes quelques rares mérites, le modeste rôle, l’action qu’humblement j’ai menée  au service à la fois de  l’Afrique et de la France. Je n’ai fait que mon devoir  et si j’ai réussi à faire entendre la voix  de mon cher pays, c’est  à la France que je le dois.

Et c’est avec beaucoup d’émotion que je cherche dans cette salle un homme, un des vôtres, un des nôtres qui, dans ma jeunesse, m’avait enseigné par l’exemple que vivre c’était se donner, et c’est en m’efforçant chaque jour de faire de cet enseignement le foi de mon action, que j’ai pu rendre quelques services à mon beau pays  attaché au vôtre à la fois par la raison et par le cœur.

« je voudrais vous dire, Monsieur le Ministre d’Etat, qu’en quittant la famille française, nous n’avons pas le sentiment d’oublier tout ce que nous avons reçu d’elle »

Je voudrais rappeler, car il faut que l’Assemblée le sache, il faut que le pays le sache, qu’au moment où, devenus majeurs, nous allons quitter la maison familiale, où nous avons souvent été gâtés, parfois aussi réprimandés qui aime châtie bien, affirme un dicton pour aller fonder notre maison à nous, je voudrais vous dire, Monsieur le Ministre d’Etat, qu’en quittant la famille française, nous n’avons pas le sentiment d’oublier tout ce que nous avons reçu d’elle. Nous voulons, au contraire, développer, enrichir le lourd patrimoine qu’elle nous a légué et ce au profit de notre peuple.

La France je l’ai rappelé hier après-midi après nous avoir colonisés, s’est acquittée avec noblesse de cette dette contractée envers l’humanité. Aussi mes chers frères, n’y a-t-il pas de honte à avoir été colonisés ? Nous n’avons plus à nous attarder dans des complaintes inutiles. Nous devons aller de l’avant car,  nous aussi, nous devons apporter  au monde notre contribution décisive.

Oh ! Certes, notre jeunesse ardente et fière, intelligente, poursuivra et obtiendra dans tous les domaines des progrès sensibles puissent faire envie. Mais ce que nous devons apporter de plus à ce monde déchiré, c’est notre amour sincère de la paix et de la justice.  Pour cette tâche, tous les Africains d’expression française, tous les Africains se doivent de s’unir, de se concerter afin de soustraire leur pays à de funestes compétitions. Pour cette tâche, ils doivent s’unir, se concerter afin qu’ensemble ils puissent faire de cette Afrique, vieille et jeune à la fois, la terre de la réconciliation des peuples. C’est votre vocation.

Un de nos amis le Président , résumait les sentiments que nous éprouvons tous à l’égard de ce Chef illustre le , chargé de tant de gloire, quand il affirmait en libérant les peuples africains d’expression française, le était entré dans l’immortalité. Je voudrais Monsieur le Ministre d’Etat, vous demander d’être  auprès du l’interprète des sentiments affectueux que nous nourrissons à son endroit.

« Je voudrais dire au bon peuple de France, pour le rassurer, qu’instruite par votre exemple, ayant été à l’école de vos vertus, la jeune Afrique indépendante saura se construire un avenir qui soit digne »

Vous lui direz combien nous sommes attachés à sa personne. Mais vous lui direz également qu’en quittant la grande famille française nous savons vous ne le dites pas mais vous le pensez comme nous le pensons ce n’est pas sans regret de part et d’autre. C’est la Côte d’Ivoire qui veut aujourd’hui s’en aller, non pas à l’aventure, mais bâtir sa maison à elle. Je voudrais dire au bon peuple de France, pour le rassurer, qu’instruite par votre exemple, ayant été à l’école de vos vertus, la jeune Afrique indépendante saura se construire un avenir qui soit digne du vôtre.

Il y a 15 jours exactement, au cours d’une manifestation honorant la ville d’Abidjan, le Maire de notre capitale disait que le mot magique et bouleversant d’indépendance était, en Côte d’Ivoire était depuis longtemps admis, assimilé. Aussi vivons-nous ce jour sacré sans que le mot d’indépendance, qui répond à notre besoin de dignité, à notre besoin d’exister en tant que Nation souveraine, contienne un germe de haine à l’égard de qui que ce soit.

Ayant simplement, en ce jour, la sensation aigue d’une prise de toutes nos responsabilités, nous voulons considérer notre indépendance comme une contribution à la cause à la paix entre les hommes, et les nations. Nous savons ce qu’elle comporte pour nous de responsabilités, mais nous les assumerons avec enthousiasme, car nous le répétons, c’est à la cause de la paix que nous souhaitons la consacrer. Nous redoublerons de travail, car nous avons à compter d’abord avec nos seules ressources et ce travail, c’est dans une discipline accrue, c’est dans une union que nous le réaliserons.

C’est tout simplement la devise de notre chère république que nous attacherons à avoir devant les yeux : Union-Discipline-Travail. Nous devons arriver à une unité complète à l’intérieur de nos frontières, car c’est cette unité intérieure qui témoignera de notre force, nous permettra de jouer notre rôle dans le concert des nations.

Cette recherche  de notre unité que je place comme but premier de notre action ne se traduira pas par l’isolement, par un repli sur nous-même. La tentation peut être grande de se croire en possession de toutes les vertus.

Mais la petite expérience qu’il nous a été donné d’acquérir depuis 15 ans de vie politique ne nous a fourni aucun exemple de peuple isolé se suffisant à lui-même. Les destinées de notre pays seront donc conduites, les fenêtres largement ouvertes sur le monde. Il est naturel, nous le croyons que nous portions un soin attentif et particulier à nos rapports avec les Etats africains frères.

Trop de problèmes nous sont, en effet, communs, pour que nous ne tentions pas de les résoudre en frères. Mais pour que « la table ronde » que nous souhaitons entre africains aboutisse à des résultats concrets et déterminants, nous le disons avec force, il conviendra que toute idée d’expansionnisme soit bannie de notre entreprise.

L’Afrique est le pays des rêves

Au contraire, la seule préoccupation que nous  devrons avoir dans l’esprit, c’est le progrès constant des populations africaines qui ont long retard à rattraper, qui vivent dans des régions insuffisamment développées et équipées. Ne visons pas des buts irréalisables, du moins dans un délai rapproché. Certes, dans la vie des peuples, il faut sans cesse considérer l’avenir, même le plus lointain. L’Afrique est le pays des rêves, dit-on. Mais en Afrique l’action talonne le rêve. Nos populations demandent des satisfactions immédiates.

Or, de quoi avons-nous besoin dans l’immédiat, notre dignité satisfaite dans l’acquisition de notre indépendance ? C’est d’élever le niveau de vie des populations qui veulent, à bon droit, se sentir les égales des populations les mieux pourvues et les plus évoluées. Dans ce dessein, ne pourrions-nous envisager une union entre peuples africains suivant la formule du Conseil de l’Entente ou celle du président  ? De quoi avons-nous besoin dans l’immédiat ?

N’est-ce pas de paix pour que l’indispensable union s’établisse entre nous ? N’est-ce pas de paix que nous avons besoin en Afrique pour permettre le développement  de nos richesses qui sont grandes et dont certaines ne sont pas encore ou sont peu exploitées ? Au surplus, en acceptant de nous armer, nous donnerons un exemple unique au monde qui comprendra l’inutilité de la course aux armements.

Pensez-vous peuples africains indépendants, qu’il puisse y avoir pour nous de plus grand dessein à réaliser pour le bonheur de l’homme ? Nous ne concevons pas, cependant, le destin de notre pays dans le seul cadre du continent noir. Qu’on nous pardonne d’entrevoir, en médecin, le destin de notre pays. Toute demeure pour la santé physique et morale de ses habitants, a besoin d’aération de courants d’air. En est-il autrement pour la santé des nations ? Assurément non.

Aussi envisageons-nous non seulement des contacts mais aussi des échanges entre peuples de races, de civilisations différentes, car ces contacts et ces échanges nous ont toujours paru indispensables à la meilleure compréhension entre les peuples. C’est donc dans cet esprit que nous traiterons avec toutes les nations qui désirent réellement et sans arrière-pensée coopérer avec nous sur un pied de totale égalité et nous aider sincèrement à améliorer la condition matérielle et morale de nos populations.

Hommage aux collègues du Conseil de l’Entente

Personne ici ne me le pardonnerait si je ne rendais pas un vibrant hommage à nos collègues du Conseil de l’Entente dont l’estime, l’amitié, les encouragements m’ont été si précieux dans le dur combat que nous menons pour l’émancipation de nos peuples. Je me dois, avant de nous séparer,  de faire une confession : au soir de notre lutte commune pour l’émancipation de l’Afrique, le rang solide compact que nous formions s’est quelque peu désagrégé. Car certains des nôtres, impatients, n’ont pas compris la patience calculée de ceux qui veulent s’armer d’avantage d’efficacité pour le meilleur devenir de leur pays.

A un moment donné, je me suis senti presque seul…

Suite et fin à lire dans nos prochaines éditions