Frédéric Lejeal à propos du dialogue politique : « la légitimité du 3e mandat de Ouattara principal point de discorde »

Frédéric Lejeal, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent, fait une analyse de la situation politique en Côte d'Ivoire.

Les tensions nées, en Côte d'Ivoire, autour du scrutin présidentiel du 31 octobre étaient aussi prévisibles qu'évitables. Évitables, car Alassane Dramane Ouattara dit «  », 78 ans, aurait pu s'en tenir à sa décision de ne pas briguer de troisième mandat. Prévisibles en ce que sa volte-face après le décès de son dauphin désigné, le Premier Coulibaly, a soudain réactivé la guerre mortifère qu'il oppose depuis des années à ses ennemis jurés : Henri Konan Bédié «  » et .

Depuis la disparition de , fin 1993, ces trois leaders ont chacun à tour de rôle et à leur manière assis leur légitimité aux forceps par une violence devenue consubstantielle à ce pays. Le climat autour de l'élection que vient de vivre le premier producteur mondial de , ne fait pas exception. Validé par le le 9 novembre, le score d'Alassane Ouattara (94,2% selon la , mais il n'y a aucun PV) constitue la énième manifestation d'une tragédie gréco-africaine jouée en boucle depuis des décennies, et que les 25 millions d'Ivoiriens aspirent dans leur grande majorité à voir disparaître.

Revirement

Cette élection anticonstitutionnelle aux yeux de l'opposition s'annonçait pourtant sous les meilleurs auspices. Après avoir pris ses quartiers au Palais d'Abidjan en 2010, le chef de l'État avait décidé de passer la main, après deux mandats, à son plus fidèle compagnon de route. La décision était mûrie, la retraite fignolée : repos dans la villa familiale de Mougins, dans le sud de la , et direction de la « Fondation ADO pour la gouvernance économique » dont les statuts étaient déjà déposés par ses avocats.

Accaparée par un contexte sous-régional délétère (tensions en , putsch au …) la « communauté internationale » pouvait souffler et les partenaires, en tête desquels la France, applaudir. Las. La disparition, en juillet, du chef du gouvernement connu pour ses problèmes cardiaques, a rebattu les cartes poussant Alassane Ouattara à se dédire et à entrer en lice.

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Pourquoi un tel revirement ? Outre l'absence de figures au sein de sa formation, le Rassemblement des houphouetistes pour la paix et la démocratie (), capables de se substituer au gardien de tous les secrets des deux mandatures passées, cette décision a été motivée par le passif teinté de haine viscérale que l'ex-directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI) voue à « HKB », 86 ans, autorisé à se présenter.

Alors qu'il voyait en son dauphin la seule personnalité pouvant barrer la route au « Bouddha de  », patron du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), Alassane Ouattara a préféré se lancer dans la bataille suivant la logique du « Après moi, le chaos ». Une lutte d'autant plus aisée que son régime s'est employé à organiser une consultation monolithique. Avec un nombre volontairement limité de participants et des poids lourds – Laurent Gbagbo ainsi que – bloqués en , la victoire était imparable.

Le boycott de deux des quatre candidats retenus l'a rendue écrasante tout en renvoyant en miroir la totale déliquescence de la démocratie et du débat public dans le pays, si tant est qu'ils n'aient jamais existé. Suivant l'appel à la désobéissance civile lancé par « HKB », plus de 5.000 bureaux sur 22.301 n'ont pas ouvert le jour du vote vidant arithmétiquement le corps électoral de 1,4 million d'inscrits.

Passif

Au-delà de ce désastre validé par l' (), la défiance du président ivoirien envers son « aîné » doit s'analyser à la lumière du passé, mais aussi des jeux d'alliance et de mésalliance auxquels ces leaders ont recouru pour satisfaire leur stratégie de captation du pouvoir. Aux prémices de cette guerre de succession après le décès du « Vieux », Alassane Ouattara s'est ainsi associé à Laurent Gbagbo dans un Front républicain. Objectif : contrarier la dérive de Bédié alors grisé par le concept d'Ivoirité censé écarter son principal adversaire de la de 1995, la Constitution faisant alors obligation d'être né « de père et de mère » ivoiriens pour se porter candidat.

Les rancœurs s'installent. Elles ne retomberont plus. Enkysté dans son statut de « musulman du nord » aux ascendances burkinabè, Alassane Ouattara est exclu pour ces mêmes raisons du scrutin d'octobre 2000. Des accents nationaux-régionalistes dont Laurent Gbagbo, vainqueur de cette élection, s'accommode à son tour. Mais pour cet autre frère ennemi, l'exercice du pouvoir est de courte durée.

En septembre 2002, une tentative de coup d'État doublée d'une rébellion en germination au le contraint à négocier avec des acteurs d'un genre nouveau incarnés par Guillaume Soro, proche d'Alassane Ouattara et fer de lance de ce mouvement armé. Bien que dépouillé de nombreuses prérogatives par une série d'accords, le fondateur du Front populaire ivoirien () garde alors la haute main sur le calendrier électoral et accepte, sous pression internationale, la candidature d' « ADO » à la présidentielle de 2005.

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Celle-ci ne se tient finalement qu'en 2010 avec les conséquences que l'on sait. Sur fond de tensions maximales, elle voit se former un improbable ticket Ouattara-Bédié désigné vainqueur par la Commission électorale indépendante (CEI) au second tour contre Gbagbo. Ne voulant céder son fauteuil, celui que le Conseil constitutionnel donne gagnant quasiment concomitamment est expulsé manu militari de sa résidence puis déféré devant la ().

Pacte

Cette alliance de circonstance permet de cerner la crise actuelle le rapprochement Ouattara-Bédié ayant été élaboré autour d'un pacte secret, lequel vole en éclat quelques années plus tard. Outre un partage du pouvoir (postes ministériels, conseillers à la présidence, direction d'entreprises publiques…) cette entente prévoyait qu'Alassane Ouattara, élu à la tête du pays, rempile en 2015 avant de céder la place à une figure du PDCI lors du scrutin de 2020. Il n'en fera rien.

Agrippé à son bilan économique et rendu de plus en plus défiant envers ses alliés jugés peu compétents, il préfère mettre son protégé, Amadou Gon Coulibaly, en orbite. Cette séquence entame définitivement la confiance des autres colistiers. « HKB » et Guillaume Soro actent leur divorce : le premier en refusant de fusionner le PDCI avec le RHDP ; le second en démissionnant de la présidence de l' avant d'être « opportunément » rattrapé par des affaires judiciaires.

Isolement

La crise actuelle reste donc préoccupante, car partie intégrante d'un continuum aux turbulences et aux crispations traditionnellement fortes. Relaxé par la CPI début 2019, Laurent Gbagbo, 75 ans, est sciemment empêché de rentrer au pays par une privation de passeport malgré les multiples demandes déposées par son avocate, Habiba Touré. Guillaume Soro se trouve exilé à depuis plusieurs mois dans un lieu é secret et sous protection policière. À Abidjan, l'avenir reste incertain. Dans un premier temps, Alassane Ouattara s'est empressé de tuer dans l'œuf la création d'un Conseil national de transition () sous l'égide de Bédié, allant jusqu'à placer ce dernier ainsi que son épouse, Henriette, en résidence surveillée.

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Pour mieux marquer les esprits, des dizaines d'opposants, ex-ministres ou ex-chef de gouvernement, tels Pascal Affi Nguessan, ont été arrêtés dans la foulée. Tous sont passibles d'un procès pour sédition. Le président ivoirien a cependant calmé ses ardeurs belliqueuses sous la pression de partenaires stratégiques. Dès le 1er novembre, lui enjoignait de privilégier le dialogue. Recommandation qui aura débouché sur la rencontre avec « HKB », dix jours plus tard, au Golf Hôtel d'Abidjan.

Lassitude

Un retour à la normale sera long et hypothétique, la légitimité du 3e mandat représentant le principal point de discorde. Ce dialogue s'avère pourtant nécessaire pour au moins deux raisons. La première est d'éviter l'enracinement des tensions au moment où l'on dénombre déjà près d'une centaine de morts et des milliers de déplacés, principalement dans l'ouest du pays. La seconde est l'impasse dans laquelle se trouvent les deux parties. Du côté gouvernemental, il importe de calmer le jeu face à l'isolement d'Alassane Ouattara…. LIRE A LA SUITE

Written by Iris France

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