Militant de gauche, « empereur », docteur : Des vérités jamais dites sur Bédié

Des révélations sur Henri Konan Bédié faites par Zadi Zaourou en 2009

Extraits de l’interview de Bernard Bottey Zadi Zaourou le vendredi 20 février 2009, par Le Repère. 

De 1993 à 1999, vous avez été ministre dans le gouvernement Duncan ; vous avez donc eu à travailler avec le Président . Que pouvez-vous nous dire de lui ?

J’ai toujours eu, de Bédié, une opinion qui étonne beaucoup de gens, qu’ils soient de gauche comme de droite. Oui, de droite, parce qu’il y a parfois des gens de droite qui ont de Bédié une opinion bizarre. Mon opinion sur Bédié étonne souvent les gens, parce que tout le monde voudrait que Bédié fût un homme médiocre, un ivrogne, un personnage insignifiant. Malheureusement pour eux, de telles images sont loin de correspondre à la personnalité de Bédié.

Bédié fait partie de mes aînés immédiats. Et notre génération a grandi dans la fascination de l’image de ces aînés-là. Bédié, on ne le dit pas souvent, était d’abord un homme de la gauche. Il fut, en effet, un grand militant de la FEANF (NDR : Fédération des Etudiants d’Afrique noire francophone) ; il fait partie des membres fondateurs de l’UGEECI (Union générale des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire), premier syndicat estudiantin de gauche, en 1956. Avant l’UGEECI, il était major à l’Ecole normale de Dabou. Je me souviens qu’on l’appelait, à l’époque,  » l’empereur des élèves « . Ce qui voulait dire qu’à côté des gens de son âge, il était le leader des élèves et étudiants. Des années ont passé, et Bédié a rallié et la droite. Il y a eu beaucoup de rumeurs, de bruits, de la médisance surtout. Par exemple, des gens sont allés jusqu’à croire que Bédié aurait acheté son doctorat. Ce n’est pas des choses auxquelles je peux croire. Car Bédié était assez brillant pour faire un doctorat.

D’aucuns disent qu’il a été méconnaissable dans sa gestion du pouvoir.

Je pense que Bédié a été usé par la longue attente dans l’antichambre du pouvoir, à cause de la longévité politique d’Houphouët. Des décennies à attendre son tour, en silence. C’est énorme. Mais quand on connaît Houphouët, on comprend bien aussi l’attitude, faite de prudence excessive, de Bédié. Parce que quand Houphouët te désigne comme son second, il te surveille comme du lait sur le feu. Pour la moindre petite erreur, il est prêt à te casser. On a bien vu ce qui s’est passé avec Yacé. A un moment donné, on avait tous pensé que c’était lui qui aurait remplacé Houphouët. On sait ce qu’il a fait de Yacé, après. Quelqu’un comme Donwahi, à un moment donné, faisait partie des dauphins éventuels. Mais il a été jeté en prison. Donc Bédié en a été, à mon avis, très conscient de ces choses, et il a dû marcher comme sur des œufs. En politique, tout comme dans la vie ordinaire, ce sont là, des choses qui épuisent. Deux ou trois ans, même cinq, d’attente, ce n’est pas un problème. Mais quand cela s’étend sur des décennies, ça peut détruire.

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Un autre facteur en défaveur de Bédié, c’est qu’il n’est pas bon communicateur. Il a dit des choses qui ont terni énormément son image. Il ne communique pas suffisamment, contrairement à des gens comme Alassane Ouatatra qui, en la matière, est un excellent communicateur. Houphouët était, lui-même, un très grand communicateur. Donc, non seulement Bédié ne communiquait pas, mais il ne s’est pas donné les services de Communication qu’il fallait. Je me souviens lui avoir dit et redit, à plusieurs Conseils de gouvernement, que le gouvernement n’avait pas une bonne politique de Communication et qu’à cause de ce fait, il était en train de perdre, de façon inacceptable, toutes les batailles d’opinion.

Professeur, il y avait un ministre de la Communication.

Oui. Mais j’avais aussi dit, à l’époque, que ma collègue était certainement une bonne journaliste, mais qu’elle ne pouvait pas gérer le service de Communication de la Présidence. Et je le maintiens encore aujourd’hui. La Communication est une science à part entière, le journalisme, un métier spécifique. J’avais demandé qu’on crée un service de Communication rattaché à la Présidence ou à la Primature, composé de spécialistes de la Communication. J’ai dit la même chose, de mon ancien étudiant , un jeune sympathique, qui était le responsable de la Communication du Président Bédié. Lui aussi était un excellent journaliste, mais il n’était pas un Communicateur. Il y a donc eu cette confusion…

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Naturellement, l’opposition de l’époque faisait de la Propagande, alors que le gouvernement de Bédié faisait de l’Information. En tant qu’ancien communiste, je sais ce que la propagande veut dire. Comme il n’y avait pas suffisamment d’antidotes du côté présidentiel concernant la Communication, les adversaires de Bédié ont fini par accréditer de lui, l’image d’un ivrogne, d’un Bédié qui n’était lucide que 2 heures sur 24h, etc., bref, des choses incroyables.

Pour ma part, j’ai pour Bédié un très grand respect. C’est un intellectuel de très grande valeur. Et lorsqu’il gouvernait la Côte d’Ivoire, le pays fonctionnait. Il faut qu’on ait le courage de le dire. Bédié avait des visions et des projets qu’il a appelés  » Les 12 travaux de l’éléphant d’Afrique « . Le concept même de l’éléphant d’Afrique est une chose importante. Que ce soit le 3e pont dont on parle maiport, l’autoroute du Nord, etc., Bédié avait plein de projets vitaux. N’oublions pas qu’il a été le ministre des Finances sous lequel le miracle ivoirien a eu lieu. Bédié mérite donc beaucoup de respect. Et je pense que les Ivoiriens ont tort de le regarder comme un homme insignifiant.

C’est une grande erreur. Avec l’âge, est-ce qu’il a baissé en valeur ? Il n’y a pas de raison objective de l’affirmer. D’ailleurs, je constate que Bédié vieillit très bien. Que ce soit physiquement ou mentalement, on ne voit pas le poids de l’âge sur cet homme là.

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