Guichet unique automobile : « Quand les scandales éclatent, la justice est peu encline à faire son travail »

Le Guichet unique automobile (GUA) d'Abidjan est au cœur d'une fraude
Le Guichet unique automobile (GUA) d'Abidjan est au cœur d'une fraude

Scandale enquête. « Quand les scandales éclatent, la justice est peu encline à faire son travail ». Tel est l’avis de Daouda Koné, doctorant en lettres modernes à l’université de Cocody, dans une contribution intitulée : « A propos des scandales de corruption dans l’administration ivoirienne »

Daouda Koné, doctorant en lettres modernes
Daouda Koné, doctorant en lettres modernes

Les faits. Dans sa parution numéro 586 du 06/02/2018, le journal d’investigation L’Éléphant déchaîné barrait à sa Une un vaste scandale de détournement des deniers publics, au sein du fisc ivoirien (Impôts), qui s’étendrait à plus de 400 milliards de nos francs.

L’information a créé une telle onde de choc qu’elle a suscité une vague de consternation dans l’opinion publique. Les premiers responsables de cette administration sont alors montés au créneau (en l’occurrence le directeur général des Impôts et le secrétaire d’Etat chargé du Budget) pour condamner les agissements déviants de leurs collaborateurs tout en nous promettant des enquêtes.

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La suite, on la connait… Le schéma est classique dans un pays en proie à toutes sortes d’impunité. Les scandales sont révélés, l’opinion s’émeut, les voix s’élèvent, les quelques agents (souvent de bas échelons) sont débarqués, à titre provisoire, des enquêtes sont annoncées et, le temps que la tension baisse, on abandonne les charges pour passer à autre chose.

« Ce scandale s’ajoute à une longue série d’affaires qui ont secoué les différents régimes qui se sont succédé à la tête du pays. Sans que l’on se pose les vraies questions, sans que l’on s’attaque aux racines du mal »

Il est tout à fait légion que, sous nos tropiques, les affaires de corruption et de détournements de biens publics focalisent l’actualité politique et médiatique. La dernière en date, révélée par le même journal, est toute aussi explosive : un vaste réseau de corruption et de dédouanement frauduleux sévit au Guichet unique automobile (GUA) d’Abidjan.

Des révélations du journal sur le mode opératoire, outre le circuit des fausses déclarations, les numéros d’immatriculation et les numéros de châssis attribués hors circuit, plus de 2 000 voitures de luxe ont échappé aux droits de douane et redevances étatiques. Ce scandale s’ajoute à une longue série d’affaires qui ont secoué les différents régimes qui se sont succédé à la tête du pays. Sans que l’on se pose les vraies questions, sans que l’on s’attaque aux racines du mal. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, revenons un peu sur les raisons de ce phénomène.

Causes explicatives des scandales de corruption

Un. De la culture laxiste de l’impunité. Cela relèverait de la démagogie que l’on prétende bâtir, surtout dans nos pays en voie de développement, un projet de société définitivement débarrassé des scandales de corruption et de détournements de deniers publics. Même les pays développés font face à cette hydre aux mille têtes.

En revanche, le défi majeur réside dans le fait d’afficher une tolérance zéro lorsque des individus abusent des mandats publics, refoulent aux pieds toutes les règles d’éthique et de déontologie de la fonction publique en se servant plutôt que de servir. Malheureusement, lorsque les scandales éclatent, les institutions judiciaires sont peu enclines à faire leur travail comme il se doit, inféodées qu’elles sont par la pesanteur des milieux politiques.

« Ces scandales de corruption et de détournements trouvent leur raison objective dans une certaine déchéance morale d’une société ivoirienne en panne de modèle identificatoire »

Ce laxisme, presque républicain chez nous, s’est opéré par exemple avec les affaires de détournement des budgets alloués à la construction des universités publiques ou lors du scandale sur les missions à l’étranger au ministère des Mines et de l’Energie. C’est à croire que ces corruptions profiteraient à tous les degrés de la chaîne administrative, des ministres aux plus petits agents.

Le Probo Koala, le navire qui a déversé des tonnes de déchets toxiques en Côte d’Ivoire, en août 2016

Deux. De la faillite morale à la crise de l’exemplarité. Ces scandales de corruption et de détournements trouvent leur raison objective dans une certaine déchéance morale d’une société ivoirienne en panne de modèle identificatoire. Le culte de l’argent facile, le désir de l’enrichissement rapide et illicite, la cybercriminalité, les pratiques rituelles aux fins de richesse sont autant de troubles symptomatiques d’une conscience générationnelle décadente.

En ne donnant pas eux-mêmes l’exemple d’intégrité et de rectitude morale au peuple, les autorités politiques, religieuses et traditionnelles dans notre pays passent pour les premiers responsables de cette faillite collective. Au final si les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent, nos dirigeants ont le peuple qu’ils méritent ! Dans un tel contexte, comment réaliser le vœu pieux d’une société nouvelle ?

Propositions citoyennes contre la corruption et les détournements

Un. Pour une meilleure indépendance des organes judiciaires. A côté de l’ensemble du système judiciaire, les organes de promotion et de contrôle de la bonne gouvernance représentent le véritable cheval de Troie pour la lutte contre la corruption. Mais pour qu’ils soient efficaces dans l’exercice de leur fonction, il faudrait qu’ils jouissent d’une très forte autonomie. Mais comment veut-on concevoir une justice solide, surtout dans un contexte de séparation des pouvoirs, si les nominations à la tête des hautes instances de l’appareil judiciaire relèvent des prérogatives du politique ?

« Il nous faut, parmi tant d’autres, des hommes d’Etat, des hommes de cultures, des guides communautaires et des citoyens qui œuvrent, agissent dans le sens de la transparence et du respect des normes prescrites »

A mon avis, il faudrait réévaluer les conditions de nomination de nos juges et magistrats, annihiler toutes les dépendances au pouvoir politique et créer les conditions pour ne plus qu’ils soient redevables à quelques politiciens que ce soit. C’est à ce prix que l’on pourra entamer un début d’autonomisation de notre justice.

Deux. Pour l’édification d’une société intègre. Il faut le dire sans ambages, la société ivoirienne est malade dans tous ses compartiments ; elle est malade de ses élites politiques plus soucieuses de leurs intérêts égoïstes que du bien-être du peuple, malade de ces leaders religieux et traditionnels aux positions parfois partisanes et courtisanes, malade de son opinion publique qui ne promeut pas assez les valeurs de probité, d’intégrité et d’exemplarité comme étant les critères fondamentaux de l’édification de ses modèles.

Il nous faut, parmi tant d’autres, des hommes d’Etat, des hommes de cultures, des guides communautaires et des citoyens qui œuvrent, agissent dans le sens de la transparence et du respect des normes prescrites et qui impulsent une dynamique collective en montrant l’exemple aux peuples.

Daouda Koné
Doctorant en Lettres Modernes à l’université Félix Houphouët-Boigny de Cocody

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