Venance Konan: « Quelle société voulons-nous bâtir en passant tout par pertes et profits ? »

a apporté plus de précision suite à son éditorial sur Arafat DJ et la société ivoirienne que certains lecteurs ont pas apprécié.

Je voudrais dire d’emblée que je ne prétends pas avoir de solutions aux maux de notre société. Je ne crois pas en avoir la qualification adéquate. Pouvoir dire que l’on a mal dans telle partie du corps ne signifie pas que l’on sache nécessairement comment la soigner. Et de façon générale je me méfie de ceux qui prétendent, sans en avoir fait la preuve, détenir les solutions aux problèmes des autres. C’est ainsi que prospèrent tous les gourous, faux prophètes et autres escrocs baptisés « hommes de Dieu ». Tout ce que je peux proposer est des pistes de réflexions auxquelles j’invite tous ceux qui en ont la capacité à participer.

C’est ensemble que nous devrions réfléchir, chercher et trouver les solutions à nos maux. Les pages « opinions et débats » de Fraternité Matin sont ouvertes à tous ceux qui ont des propositions à faire. Le débat est ouvert. Concernant la situation de sous-développement de l’Africain de façon générale, j’avais lancé des pistes de réflexion dans mon dernier livre intitulé « si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout. » (Editions Michel Lafon). Pour ce qui est spécifiquement de la Côte d’Ivoire, je voudrais partager ici avec vous quelques réflexions que j’ai faites en me plongeant dans notre histoire récente.

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Vers la fin du règne d’Houphouët-Boigny, un étudiant du nom de , si mes souvenirs sont exacts, avait été tué à coups de cailloux par ses camarades en pleine journée à Cocody pour une histoire de syndicalisme. Je me souviens avoir souligné dans un article publié dans Ivoir’soir, l’ancien quotidien du soir du groupe Fraternité Matin, la gravité de cet acte, parce que c’était la première fois que nous assistions à quelque chose de ce genre dans notre pays. Je ne me souviens pas par contre qu’il y ait eu des arrestations après ce meurtre. Il y eut par la suite le règne de Bédié qui se termina par une nation divisée et un coup d’Etat militaire. Qui s’est demandé comment une telle chose avait pu arriver dans ce pays ? Il y eut le règne des militaires, marqué par de nombreux pillages et assassinats.

Ils s’étaient mis à tuer entre autres ceux que l’on appelait les loubards. Je veux bien croire que John Pololo, l’un des loubards les plus célèbres à cette époque, était un bandit de grand chemin. Cela autorisait-il pour autant quelqu’un à le tuer comme un chien, sans jugement ? A la fin de la transition militaire, personne ne se donna la peine de faire le bilan de cette période. Pertes et profits. Gbagbo arriva dans le sang. Charnier de Yopougon, manifestations réprimées dans la violence, femmes violées à l’école de police, complot de la cabine téléphonique… Tout cela passa aussi par pertes et profits.

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Vint la rébellion de 2002. Robert Guéï tué à Abidjan. Des gendarmes froidement tués à Bouaké, les danseuses d’Adjanou, une danse sacrée baoulé, tuées à Sakassou, les escadrons de la mort, le docteur Dakoury-Tabley et le comédien H tués, les personnes enfermées dans les containers jusqu’à ce que mort s’ensuive, les manifestations réprimées dans le sang, le pillage des ressources des zones contrôlées par la rébellion, la FESCI qui mit l’école en coupe réglée, la FESCI qui tua et viola sans se cacher… Tout cela passa encore une fois par pertes et profits.

Pouvait-on s’étonner que notre élection présidentielle tant de fois reportée débouche sur 3000 morts officiellement répertoriés ? Qui se souvient encore de tous ces morts ? Qu’a-t-on fait pour leur mémoire ? Rien, même pas un monument. Signalons que Gbagbo en son temps avait construit un monument pour les morts qui ont jalonné le chemin qui l’avait conduit au pouvoir, mais nous nous sommes dépêchés de le détruire dès que nous en avons eu l’occasion.

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A quel moment nous sommes-nous assis pour penser nos maux, dans l’espoir de pouvoir les panser, ne serait-ce qu’avec des mots ? Tout est passé par pertes et profits et à peine le pays avait-il retrouvé un peu de tranquillité que nous avons aussitôt repris notre course effrénée à l’enrichissement. Où croyons aller en cultivant l’impunité ? Où croyons-nous pouvoir arriver, si à aucun moment nous ne faisons le bilan du chemin parcouru, pour chercher à tirer les leçons des difficultés rencontrées ? Où voulons-nous même aller ? Quel est notre objectif ? Quelle société voulons-nous bâtir en passant tout par pertes et profits ? Nous n’avons jamais mené une quelconque réflexion sur ces questions simples. Tant que l’on ne pose pas la question l’on n’aura pas de réponse. Et le résultat restera cette société dans laquelle nous vivons, sans boussole, sans baromètre, sans valeurs, sans éthique, sans morale. Et nos enfants n’arrêteront jamais de nous surprendre désagréablement.

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