« Parler de l’Afrique comme d’un bloc homogène est un fantasme d’Afro-guignols en panne d’attention médiatique »

Bakary Cissé

Parler de l’Afrique comme d’un bloc homogène est une aberration intellectuelle tant les défis internes à chaque pays épuisent chaque gouvernance locale.

L’Afrique est un continent, et non un pays.

Pour plusieurs militants et vociférateurs panafricains, l’Afrique est un seul pays, mais l’Europe, bien qu’intégrée par une union de 27 pays, est un continent.

Félix Houphouët-Boigny, pragmatique à souhait, ne cessait de le répéter quand on lui bassinait les oreilles avec le panafricanisme et l’idée d’un continent-nation.
Ayant lui-même hérité d’un lopin de terre composé de 60 ethnies vivant dans l’ignorance les uns des autres à l’indépendance du pays, il a compris trop tôt que construire un État viable passait par la construction d’une nation, de socles communs d’appartenance à une communauté nationale encore abstraite.

A-t-on vraiment évolué au vu des luttes politiques par des grands groupes politiques qui ont des assisses ethniques ?
A l’échelle du continent africain, qu’est-ce que le Maghreb a en commun avec l’Afrique de l’ouest, la zone CEDEAO ou avec l’Afrique du Sud ? D’ailleurs l’Algérie et l’Égypte se sentent-ils appartenir au même peuple, au delà de l’animosité légendaire entre les classes dirigeantes des deux pays ?

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L’intégration des grands groupes ethniques dans chaque pays africain est déjà loin d’être une réalité, les tensions ethniques divisent toujours, l’effectivité de la construction de la nation demeure un leurre. Les clivages politiques dans la quasi totalité des pays africains sont calqués sur les différences ethno-sociales, religieuses et ou régionalistes.

Il y a des Afriques, il y a des pays africains, il y a chaque pays avec ses réalités propres non duplicables, il y a aussi des ensembles régionaux qui ont du mal à se construire.
Le Nigeria et ses voisins en conflit autour des échanges économiques à leur frontières commune démontre toute la difficulté à construire une intégration socio-économique solide sur le continent.

Le Mali, la Mauritanie et le Niger vivent au quotidien les affres de divisions basées sur des questions de races, de religions ou de cultures différentes d’origine raciales.
Que dire du vaste ensemble dénommé RDC ?
Le Cameroun souffre de la guerre des deux zones linguistiquement différents, héritage des deux grands colons du pays avec une touche de division politique non étrangère aux considérations régionalistes et ethniques.

En Guinée Conakry, ce qui a été déterminant en 2010 dans la lutte politique entre Alpha Condé et Cellein Diallo n’a pas été qu’idéologique … Des relents ethniques n’y ont pas été étrangers. Ce qui est valable en Afrique du Sud chez Cyrille Ramaphosa, est diamétralement opposé aux défis du Zimbabwe.

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A lire des panafricains, disons, des anti-Français, discourir sur l’Afrique, avec leur butin de guerre, le CFA, on croirait que la seule monnaie existante en Afrique, 16 pays en tout, est ce qui cause le retard des 53 pays africains.

Comment le CFA expliquerait le retard de la Gambie, du Zimbabwe, du Burundi, de la Mauritanie, de la Mozambique et de la Guinée Conakry ?
Au delà de la monnaie, panacée des paresseux intellectuels et autres vendeurs d’illusions universitaires en quête de popularité et de légitimité populaire, comment expliquer que la pauvreté des pays comme le Rwanda, la RDC, la Sierra Leonne, le Libéria, le Soudan, l’Ouganda, la Guinée Bissau est dû à la colonisation et l’influence de la France?

Il est clair que les vrais défis de l’Afrique sont à rechercher dans l’instabilité politique inhérente à la conquête violente du pouvoir, quelque que soit l’ex-colonisateur.
Les réflexes ethnico-religieux, les replis identitaires et régionalistes sont des pesanteurs qui freinent, inhibent et détruisent toute possibilité de construire des nations solides et orientées vers les vrais enjeux de développement.
La gouvernance ne peut devenir un atout que lorsque ce pré-requis est assuré.

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Tant que l’effectivité de la nation ne devient pas une réalité tangible dans chaque Etat, il sera difficile en Afrique de construire des regroupements régionaux et continentaux.
Il sera d’ailleurs difficile de bâtir un pays solide qui résiste aux chocs des relations internationales dominées par les échanges économiques.

Parler de l’Afrique comme d’un bloc homogène est un leurre politique, un fantasme d’Afro-guignols en panne d’attention médiatique.

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