Rapport confidentiel : Pour l’Union européenne, Ouattara et son clan sont déconnectés (3è partie)

Union européenne Ouattara, c'est désormais le divorce
Union européenne Ouattara, c'est désormais le divorce

Dans cette troisième partie de son rapport confidentiel (qui date d’avril 2018), l’ pointe la déconnexion du président et de son clan. Ouattara, le début du divorce ?

II. Aux demandes d’un Etat social inclusif et transparent, une réaction de fermeture qui fait aussi rejaillir l’absence de réconciliation.

1. Une tension sociale diffuse, à surveiller

En marge de ce jeu politique mouvementé, la société ivoirienne, bien que fractionnée et peu organisée dans [‘expression de ses revendications, est de plus en plus agitée par un mécontentement perceptible y compris chez d’anciens soutiens du Président. Ce mécontentement prend plusieurs formes (manifestations, grèves occasionnelles dans plusieurs secteurs, refus de certaines reformes), mais n’est pas canalisé et dérive régulièrement en violence en particulier dans l’ouest et le centre du pays. Ainsi, ces derniers mois, de nombreuses réactions spontanées ont conduit à des pillages ou même des pertes en vies humaines.

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Cela par suite d’évènements aussi variés que l’incendie d’un marché, les occurrences de crimes rituels, ou encore des arrestations de droit commit jugées injustifiés et des évènements parfois dramatiques impliquant les forces de sécurité (par exemple à Blolequin Ouest du pays, un chauffeur de mototaxi abattu par le gendarme qui le rackettait, lui-même tue par Ia foule par la suite).

II faut noter qu’à chaque fois au presque, les manifestants s’en prennent à des bâtiments administratifs et des agents de I’Etat, témoignage d’une hostilité latente à leur égard et d’un déficit de confiance, particulièrement à regard des forces de I ‘ordre. 10. Or, même si Alassane Ouattara admet Ia gravité du problème (« Les comportements inciviques de ces derniers mois nous interpellent tous.

Ils sont contraires à l’idéal de société que nous voutons bâtir’’), la plupart des réactions publiques à ces phénomènes paraissent inadaptées. Aucun acteur politique majeur ne semble vouloir changer ces comportements, en feignant aussi d’ignorer leur dimension politique et sociétale.

La défiance à l’égard de ces acteurs politiques

La défiance à l’égard de ces acteurs politiques, tout comme leur compréhension visiblement incomplète de ces phénomènes et leur manque d’intérêt, sont favorisés par le fait qu’un grand nombre des élus’’ locaux’’ (maires, présidents de région ou de districts) résident en réalité à Abidjan.

De même, le manque de moyen général des autorités déconcentrées (qui ne reçoivent pas la totalité des budgets qui leur sont attribués faute de transparence et de respect d’une chaine de Ia dépense adéquate), ou territoriales (en particulier les régions, créées en 2013 sans planification budgétaire stricte et dent les missions s’accroissent), donne lieu à d’importantes disparités d’accès aux services de base sur le territoire national, comme le soulignent les enquêtes sociales.

11. En parallèle, le refus des critiques ou voix discordantes de la société civile se traduit notamment par un rapport détérioré à la presse et aux journalistes : ainsi la conférence de presse du Premier Ministre durant laquelle ce dernier a balayé toutes les Interrogations avec des réactions parfois préoccupantes (soupçonnant par exemple Ia CADHP de ‘’manipulations », ou enjoignant les partenaires internationaux convoqués pour l’occasion à respecter un silence approbateur).

« ces derniers mois, rares ont été les titres ou articles à ne pas avoir été tronqués, retouchés, aseptisés, voire déprogrammés, en particulier lorsqu’ils traitent du pouvoir en place »

Plus récemment, la société des journalistes de l’hebdomadaire Jeune Afrique publiait un communiqué sans équivoque, exprimant son « inquiétude face aux interventions répétés et injustifiées de la direction de la publication sur les articles traitant de la Côte d’Ivoire, ajoutant que « ces derniers mois, rares ont été les titres ou articles à ne pas avoir été tronqués, retouchés, aseptisés, voire déprogrammés, en particulier lorsqu’ils traitent du pouvoir en place ».

II est également à signaler que I’ONG Action pour la protection des droits de l’Homme (APDH), a l’origine de la requête auprès de Ia CADHP concernant la CEI, est régulièrement prise en partie ces derniers mois et que son président a été plusieurs fois menacé.

Une déconnection croissante de la classe dirigeante

12. Il convient de relativiser ces phénomènes au regard de la violence politique ou sociale d’autres pays africains, cela semble tout de même traduire l’expression d’une angoisse devant l’accumulation des difficultés, mais aussi une déconnection croissante de la classe dirigeante — et peut-être des partenaires de la Côte d’Ivoire séduits par l’attrait d’Abidjan — par rapport aux réalités quotidiennes vécues par la population.

Alors que la croissance depuis 2012 est évaluée à environ 8,5% de moyenne, elle ne semble pas encore avoir eu d’impact significatif sur la réduction de la pauvreté. Près de la moitié de Ia population ivoirienne est aujourd’hui en situation de pauvreté (46,3% en 2015), et le pays, qui figure parmi les « champions » de la croissance africaine, occupait en 2016 une peu flatteuse 172ème place sur 188 à l’indice de développement humain (IDH) des Nations Unies.

L’Esperance de vie {51,5 ans} n’aurait pas encore rattrapé son niveau des années 1980 (53 ans), époque à laquelle le taux de pauvreté était évalué à 10%. Certes, ces chiffres devront être actualisés dans les années à venir pour mieux refléter l’évolution sur cette décennie de post-crise, mais étant donnée la croissance démographique, c’est un fait : le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté entre 2011 et 2016.

2.La réconciliation, faille majeure d’une réponse économique à une crise politique

13. La réconciliation nationale, si nécessaire dans ce pays longtemps divisé, et en dépit de la création d’une commission dédiée à ce sujet mais aux résultats vides de sens, Semble avoir été sacrifiée sur l’autel de l’impunité (aucun jugement à ce jour des exactions commises durant la crise par des forces « pro-Ouattara », et procès bâclé de Simone Gbagbo), de l’amnistie (pas de lecture commune de la crise et peu d’Indemnisations des victimes), et surtout du principe de « rattrapage », qui dans les faits s’est substitué au concept si néfaste de l’ivoirité » (utilisé à la fin des années 1990 pour exclure Alassane Ouattara et les nordistes du jeu politique).

« Les dissensions ont aujourd’hui atteint le cœur même du pouvoir, sur le plan politique et institutionnel, mais surtout désormais ethnoculturel, avec le délitement de l’unité du camp « nordiste »

Cela n’a fait qu’inverser les dynamiques d’exclusion ethno-géographiques, faute de les endiguer. Le dialogue politique Interne a suivi à peu près Ia même trajectoire : Ia négociation avec une opposition certes très divisée et sans stratégie s’est finalement rassurée à un échange de bons procèdes, sans réellement initier une refondation politique d’après-crise.

Les dissensions ont aujourd’hui atteint le cœur même du pouvoir, sur le plan politique et institutionnel, mais surtout désormais ethnoculturel, avec le délitement de l’unité du camp « nordiste »

14. En effet, à ce tableau, Il faut ajouter une donnée potentiellement plus inquiétante pour Ia suite du second mandat du Président Ouattara : la perte progressive du lien avec une partie de la population, principalement originaire du Nord mais aussi des centres urbains, qui l’avait soutenu jusqu’alors.

Tandis que parallèlement aucun de ses opposants ne semble avoir rallié son projet, ce déficit d’adhésion dans son propre camp est perceptible à travers une contestation grandissante à la moindre réforme. Ce fut par exemple le cas pour l’annexe fiscale (qui visait notamment à instaurer de nouvelles taxes pour élargir l’assiette fiscale), en début d’année 2018, qui a finalement été abandonnée par l’exécutif.

Cela s’accompagne de déclarations régulières de personnalités de la société civile sur Ia mauvaise répartition de Ia croissance. Emblématiques de ce désenchantement, les propos récents de l’artiste Tiken Jab Fakoly, longtemps exilé à époque de Laurent Gbagbo et l’emblème « nordiste » connu de tous les Ivoiriens.

Ce dernier, en critiquant « la mauvaise gestion, les élections budgétivores et inutilité du Senat », et en affirmant que « si le Président Ouattara veut briguer un troisième mandat il nous trouvera sur son chemin », se veut le porte-voix des déçus du régime Ouattara et le reflet d’une tendance lourde au sein du people ivoirien. III. Un contexte socioéconomique qui appelle à la vigilance.

« Malgré des résultats macro-économiques globalement satisfaisants étant donnés les chocs connus en 2017, le FMI comme la Banque Mondiale n’ont n’a pas manqué de marquer récemment leurs préoccupations »

15.Malgré des résultats macro-économiques globalement satisfaisants étant donnés les chocs connus en 2017, le FMI comme la Banque Mondiale n’ont n’a pas manqué de marquer récemment leurs préoccupations sur certains aspects, notamment de gestion de Ia dette et de la dépense publique.

16. La situation macroéconomique est globalement satisfaisante et la Cote d’Ivoire a enregistré de bonnes performances en 2017 malgré les différents chocs internes et externes qu’a connus le pays (troubles sociaux et militaires, baisse des cours du cacao, remontée du pétrole). La croissance économique s’est établie 4 7,8% selon le FMI et le déficit public a été contenu à 4,2% du PIB.

La dette quant à elle continue de progresser et s’établit à 46,1% du PIB mais reste sous les plafonds fixés par l’UEMOA. C’est du reste ce qu’a noté le FMI dont la récente mission de revue a jugé que l’ensemble des repères inductifs et structurels avaient été respecté sauf celui sur la restructuration de Ia Société ivoirienne de raffinage (SIR) qui a pris du retard.

Le pays continue de bénéficier de la confiance des investisseurs internationaux, comme en témoigne le succès, en mars, d’un nouvel Eurobond évalué a 1,7 milliard d’euros, ou l’Inscription au Millenium Challenge Corporation par l’administration américaine en novembre 2017.

« Les ivoiriens ne bénéficient pas de leur niveau de vie-quotidien des gains de ce rythme élevé de croissance »

17. Cette performance globale cache néanmoins des aspects sur lesquels il convient d’être vigilant comme le caractère peu inclusif de la croissance : Les ivoiriens ne bénéficient pas de leur niveau de vie-quotidien des gains de ce rythme élevé de croissance (ainsi le FMI notait en décembre 2017: « le déclin de la productivité du fait du rattrapage après-confit et la répartition inégale des fruits de la croissance posent des difficultés »).

La soutenabilité de la dette ivoirienne (qui a beaucoup augmenté en % du PIB et en valeur), la difficulté des autorités à augmenter le niveau de Ieurs recettes domestiques sont également des enjeux cruciaux à prendre en compte. La gouvernance et la lutte contre Ia corruption deviennent un sujet politique majeur à mesure que se creusent des inégalités importantes entre .une grande partie de la population et une « classe dirigeante » dont l’enrichissement ces demeures années est parfois spectaculaire.

18. La soutenabilité de la dette est en effet un sujet suivi de près par le FMI. Des inquiétudes concernent notamment le rythme d’augmentation rapide de Ia dette, la dette des entreprises publiques (récemment réévaluée à 4.8% par le FMI) et la multiplication de partenariats public-privé (PPP), dans lesquels le risque est transféré l’Etat. Concomitamment, le FMI a demandé des éfforts accrus à la Côte d’Ivoire en matière d’augmentation de ses ressources domestiques (seulement 15,6% du PIB prévu pour fin 2018).

Plus largement, plusieurs fragilités structurelles constituent des signaux d’alerte à ne pas négliger : Ia faible capacité de transformation du secteur industriel malgré des efforts de diversification, une redistribution sociale qui pose question dans une économie encore peu formalisée et donc peu apte à collecter pleinement les recettes fiscales, et un marché de l’emploi qui peine à accueillir les jeunes arrivant sur le marché du travail (entre 300.000 et 400.000 chaque armée selon les estimations).

19. Face à ces défis, la nécessaire « seconde génération » de reformes semble pour I ‘heure insuffisante. En effet, en dépit des progrès accomplis notamment sur les corps de contrôle, des lacunes restent encore à combler en matière de gestion des finances publiques, de gouvernance, de transparence des décisions de justice, d’infrastructures et d’environnement des affaires.

L’environnement des affaires demeure encore fragile

Malgré l’adoption d’un Code des investissements qui vise à favoriser et à promouvoir la création et le développement des entreprises, l’environnement des affaires demeure encore fragile et une garantie suffisante de I ‘investissement reste un objectif atteindre, car cela constitue pour l’Instant une entrave importante a l’investissement des petites et moyennes entreprises.

Ce point fondamental est également illustré, dans le cadre du compact G20, par une matrice de reformes sans engagements destinés à attirer, les investisseurs potentiels, sans toutefois pleinement y parvenir (diminution des stocks UE de 7% en 2016 soit 255 millions d’euros en moins). Les chiffres restent au-dessous de Ia moyenne africaine, sans aucune perspective de réduire l’écart avec les meilleurs pays du continent en la matière.

La suite à lire dans nos prochaines éditions

Exclusif / Voici l’intégralité du rapport accablant de l’UE sur la Côte d’Ivoire (1ère partie)

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