Soro N’Gana : L’histoire méconnue d’un jeune ferronnier devenu premier artiste chanteur sénoufo

Soro N’Gana est le tout premier artiste chanteur ivoirien qui a commencé la musique en 1974 avant de sortir son premier album en 1984. Le concepteur du ‘’Yatchana’’ est ferronnier de profession. Nous l’avons rencontré le mercredi 23 octobre 2018 à 17 heures dans son atelier de ferronnerie, dans les encablures du Lycée moderne d’Abobo.

Paré d’une tenue bleue, le matériel de soudure en main, il était sur le point d’achever la confection d’un grand portail d’environ 4 m sur 6. Les cinq apprentis autour de lui, suivaient attentivement ses faits et gestes. Soro N’Gana estime que certaines autorités originaires du nord de la Côte d’Ivoire n’accordent pas de la considération aux artistes de la région. C’est pourquoi il se focalise sur la ferronnerie.

A l’en croire, le premier ministre a donné de l’argent le jeudi 11 octobre 2018 le dernier jour de campagne aux artistes à que les organisateurs ont détourné.

Qui est Soro N’Gana ?

Je suis Soro N’Gana artiste compositeur, interprète, producteur. Je suis natif de Nanguakaha de la Sous-préfecture de Korhogo. J’ai commencé à apprendre à jouer à la guitare en 1974 avant de sortir mon premier tube qui s’intitulait ‘’Côte d’Ivoire est bon’’ composé de quatre titres.

A lire aussi : Legen Quauphy : « Voici les dangers qui guettent les non initiés au Goly »

Cet album a prouvé au peuple Sénoufo qu’on pouvait chanter en langue Sénoufo. A partir de cet album mes frères se sont sentis intéressé et cela m’a encouragé à continuer. Dans le morceau ‘’Neguesso’’ (NDLR vélo en malinké) vous avez fait cas de l’alliance entre et Sénoufo qui est aujourd’hui un sujet d’actualité. Vous avez dit que les ne connaissaient rien, et que ce sont leurs maitres les Sénoufo qui leur ont montré le chemin à suivre.

D’où vous est venue cette inspiration ?

Un jour nous étions allés au terrain de football et un petit Koyaka a plaisanté avec un Sénoufo qui était un haut gradé de l’armée bien qu’il ne le connaissait pas. Les balafres qui étaient sur ses joues ont permis au Koyaka de l’identifier pendant qu’il ne savait rien de l’autre. Du coup, le Sénoufo était fâché. En effet, en ville les gens ne savent pas grand-chose de l’alliance inter-ethnique. Ceux qui connaissent étaient souvent ridicules devant les autres.

C’est ce qui m’a inspiré. D’ailleurs lorsque j’ai commencé à écrire la chanson et à la jouer à la guitare sèche, certains ont dit que les Koyaka allaient me frapper. Et j’ai répondu si un Koyaka me frappait, c’est qu’il n’était pas un vrai Koyaka. Je voulais que les gens sachent qu’un pacte de non-agression avait été signé entre les ancêtres de ces deux peuples qu’il ne fallait pas violer. les alliances inter-ethnique nous ouvrent toutes les portes et nous permettent de nous aimer.

Votre dernier album date de 2011 et depuis plus rien. N’est-ce pas un manque d’inspiration ?

Je sens que mes frères Sénoufo n’épousent pas cette musique tradi moderne que nous faisons. Ils préfèrent écouter ce qui est importé. Qu’ils sachent que nous défendons la cause de la culture Sénoufo ; il est bon de s’intéresser à sa culture que de la délaisser. Un cinquième album qui sort bientôt. Cela s’explique ; quand on fait un travail on a besoin d’être encouragé d’abord par ses frères. Lorsque c’est le contraire, cela décourage.

C’est d’ailleurs ce qui explique le manque d’artiste Sénoufo à part moi. Que mes frères montrent leur patriotisme à l’égard de cette musique que nous faisons. J’ai été le premier musicien Ivoirien qui s’est autoproduit en 1980 et qui s’est distribué parce que les distributeurs avaient refusé de le faire. Je l’ai fait moi-même et cela a été un succès.

De quoi parle votre cinquième album ?

L’album parle de la corruption, de la défense des orphelins etc. en effet, partout où vous allez pour qu’on s’occupe vite de vous on vous dit ‘’fait on va faire’’. Dans les hôpitaux cela se passe et l’enfant qui est né dans ces conditions est corrompu depuis la naissance. L’album s’appellera défi car nous avons plusieurs défis à relever.

Vous êtes ferronnier, musicien que faites-vous à vos heures perdues ?

J’ai décidé de corriger les noms Sénoufo car ils sont beaucoup écorchés. Je ne veux plus qu’il y ait des fautes parce que le nom d’une personne est sa première identité. S’il est mal écrit il devient comme un symbole qui ne veut rien dire. Les noms Sénoufo ne sont pas donnés au hasard mais 95 % sont mal écrits.

Quel est votre dernier mot ?

Le président Ouattara parle d’émergence à tout moment. Mais il ne va pas la faire venir avec une corde ! C’est à nous de faire le travail. L’honneur d’une personne c’est de savoir d’où elle vient. C’est nous Africains qui devrons poser les jalons de notre culture et de notre avenir. Ce n’est pas aux autres de le faire à notre place. Que mes frères Sénoufo apportent de l’amour à leurs frères artistes.

Lors de ma récente tournée pendant la campagne électorale, j’ai été satisfait de l’accueil à certains endroits. Dans d’autres localités par contre, les personnalités font comme si elles ignorent le travail que nous faisons. Certains de mes jeunes frères artistes m’accompagnaient à cette occasion. A Boundiali le premier ministre Amadou Gon Coulibaly a donné de l’argent aux différentes communautés y compris les artistes le jeudi 11 octobre 2018, le dernier jour de campagne. Mais les organisateurs ont détourné l’argent des artistes à Boundiali.

Lorsque vous ne pouvez rien nous donner et qu’une bonne volonté décide de nous donner quelque chose, il est méchant de disparaître avec cet argent. Les 250 000 FCFA ont été annoncés. Ce manque de considération fait que mes jeunes frères artistes Sénoufo refusent d’épouser la carrière. Le seul qui a voulu insister parmi nous, on lui a demandé s’il était le syndicat des artistes.

Lorsque les personnalités du nord ont des cérémonies, elles préfèrent se tourner vers les artistes d’autres régions en pensant que nous ne pouvons pas tenir scène. L’émergence doit tenir compte de tous les compartiments. Pour te décourager, certains disent ceci : ‘’il ne fait rien de bon, il pense qu’il fait du bon travail’’. Je sais ce que je fais. J’ai acheté mes instruments en 1982 et j’ai fait une tournée au nord de la Côte d’Ivoire pour montrer à mes parents que je sais jouer en live.

Que nos autorités originaires du nord pensent à leurs frères artistes. C’est en cela que je me focalise sur la ferronnerie, mon métier. Je ne veux pas attendre derrière la porte d’un bureau pour que quelqu’un me donne l’argent pour payer mon loyer. Je mène les deux activités pour ne pas que quelqu’un me traite de paresseux.

Certains clients sont surpris de me voir à la tâche à l’atelier. Si les devanciers ne sont pas soutenus, cela n’encouragera pas les autres à venir. Tant qu’il n’y aura pas un jeune capable de prendre la relève en matière musicale Sénoufo, je ne prendrai pas ma retraite. Entretien réalisé par

Karina Fofana

Alpha Blondy au JDD : « Ouattara a opéré un miracle » en Côte d’Ivoire

Personnalités liées avec l’article